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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IX.djvu/260

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mes le : je maintiendrai de la maison d’Orange. Sous cette fraîcheur de vie, et malgré l’eau limpide de ses yeux, Henri avait un courage de lion, une adresse de singe. Il coupait une balle à dix pas dans la lame d’un couteau, montait à cheval de manière à réaliser la fable du centaure ; conduisait avec grâce une voiture à grandes guides ; était leste comme Chérubin et tranquille comme un mouton ; mais il savait battre un homme du faubourg au terrible jeu de la savate ou du bâton ; puis, il touchait du piano de manière à pouvoir se faire artiste s’il tombait dans le malheur, et possédait une voix qui lui aurait valu de Barbaja, cinquante mille francs par saison. Hélas ! toutes ces belles qualités, ces jolis défauts étaient ternis par un épouvantable vice : il ne croyait ni aux hommes ni aux femmes, ni à Dieu ni au diable. La capricieuse nature avait commencé à le douer ; un prêtre l’avait achevé.

Pour rendre cette aventure compréhensible, il est nécessaire d’ajouter ici que lord Dudley trouva naturellement beaucoup de femmes disposées à tirer quelques exemplaires d’un si délicieux portrait. Son second chef-d’œuvre en ce genre fut une jeune fille nommée Euphémie, née d’une dame espagnole, élevée à la Havane, ramenée à Madrid avec une jeune créole des Antilles, avec les goûts ruineux des colonies ; mais heureusement mariée à un vieux et puissamment riche seigneur espagnol, don Hijos, marquis de San-Réal qui, depuis l’occupation de l’Espagne par les troupes françaises, était venu habiter Paris, et demeurait rue Saint-Lazare. Autant par insouciance que par respect pour l’innocence du jeune âge, lord Dudley ne donna point avis à ses enfants des parentés qu’il leur créait partout. Ceci est un léger inconvénient de la civilisation, elle a tant d’avantages, il faut lui passer ses malheurs en faveur de ses bienfaits. Lord Dudley, pour n’en plus parler, vint, en 1816, se réfugier à Paris, afin d’éviter les poursuites de la justice anglaise, qui, de l’Orient, ne protége que la marchandise. Le lord voyageur demanda quel était ce beau jeune homme en voyant Henri. Puis, en l’entendant nommer : — Ah ! c’est mon fils. Quel malheur ! dit-il.

Telle était l’histoire du jeune homme qui, vers le milieu du mois d’avril, en 1815, parcourait nonchalamment la grande allée des Tuileries, à la manière de tous les animaux qui, connaissant leurs forces, marchent dans leur paix et leur majesté ; les bourgeoises se retournaient tout naïvement pour le revoir, les femmes ne se re-