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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/99

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LA GRANDE BRETÈCHE.
(fin de autre étude de femme.)

— Ah ! madame, répliqua le docteur, j’ai des histoires terribles dans mon répertoire ; mais chaque récit à son heure dans une conversation, selon ce joli mot rapporté par Chamfort et dit au duc de Fronsac : — Il y a dix bouteilles de vin de Champagne entre ta saillie et le moment où nous sommes.

— Mais il est deux heures du matin, et l’histoire de Rosine nous a préparées, dit la maîtresse de la maison.

— Dites, monsieur Bianchon !… demanda-t-on de tous côtés.

À un geste du complaisant docteur, le silence régna.

— À une centaine de pas environ de Vendôme, sur les bords du Loir, dit-il, il se trouve une vieille maison brune, surmontée de toits très élevés, et si complètement isolée qu’il n’existe à l’entour ni tannerie puante ni méchante auberge, comme vous en voyez aux abords de presque toutes les petites villes. Devant ce logis est un jardin donnant sur la rivière, et où les buis, autrefois ras qui dessinaient les allées, croissent maintenant à leur fantaisie. Quelques saules, nés dans le Loir, ont rapidement poussé comme la haie de clôture, et cachent à demi la maison. Les plantes que nous appelons mauvaises décorent de leur belle végétation le talus de la rive. Les arbres fruitiers, négligés depuis dix ans, ne produisent plus de récolte, et leurs rejetons forment des taillis. Les espaliers ressemblent à des charmilles. Les sentiers, sablés jadis, sont remplis de pourpier ; mais, à vrai dire, il n’y a plus trace de sentier. Du haut de la montagne sur laquelle pendent les ruines du vieux château des ducs de Vendôme, le seul endroit d’où l’œil puisse plonger sur cet enclos, on se dit que, dans un temps qu’il est difficile de déterminer, ce coin de terre fit les délices de quelque gentilhomme