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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/74

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— Quand je vous fais une semblable question, je ne mets pas la chose en doute, répliqua Maxime, je veux uniquement savoir si le total est respectable, et s’il va sur cinq ou sur six ?

— Six, quoi ?

— Six chiffres ! si vous devez cinquante ou cent mille ?… J’ai dû, moi, jusqu’à six cent mille.

La Palférine ôta son chapeau d’une façon aussi respectueuse que railleuse.

— Si j’avais le crédit d’emprunter cent mille francs, répondit le jeune homme, j’oublierais mes créanciers et j’irais passer ma vie à Venise, au milieu des chefs-d’œuvre de la peinture, au théâtre le soir, la nuit avec de jolies femmes, et…

— Et à mon âge, que deviendriez-vous ? demanda Maxime.

— Je n’irais pas jusque-là, répliqua le jeune comte.

Maxime rendit la politesse à son rival en soulevant légèrement son chapeau par un geste d’une gravité risible.

— C’est une autre manière de voir la vie, répondit-il d’un ton de connaisseur à connaisseur. Vous devez… ?

— Oh ! une misère indigne d’être avouée à un oncle ; si j’en avais un, il me déshériterait à cause de ce pauvre chiffre, six mille !…

— On est plus gêné par six que par cent mille francs, dit sentencieusement Maxime. La Palférine ! vous avez de la hardiesse dans l’esprit, vous avez encore plus d’esprit que de hardiesse, vous pouvez aller très loin, devenir un homme politique. Tenez… de tous ceux qui se sont lancés dans la carrière au bout de laquelle je suis et qu’on a voulu m’opposer, vous êtes le seul qui m’ayez plu.

La Palférine rougit, tant il se trouva flatté de cet aveu fait avec une gracieuse bonhomie par le chef des aventuriers parisiens. Ce mouvement de son amour-propre fut une reconnaissance d’infériorité qui le blessa ; mais Maxime devina ce retour offensif, facile à prévoir chez une nature si spirituelle, et il y porta remède aussitôt en se mettant à la discrétion du jeune homme.

— Voulez-vous faire quelque chose pour moi, qui me retire du cirque olympique par un beau mariage, je ferai beaucoup pour vous, reprit-il.

— Vous allez me rendre bien fier : c’est réaliser la fable du rat et du lion, dit La Palférine.