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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/63

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situde, soit indifférence, soit philosophie, un homme ne change plus, et s’en tient ou à sa femme ou à sa maîtresse.

On comprendra toute la valeur acquise en cinq ans par madame Schontz, en apprenant qu’il fallait être proposé longtemps à l’avance pour être présenté chez elle. Elle avait refusé de recevoir des gens riches ennuyeux, des gens tarés ; elle ne se départait de ses rigueurs qu’en faveur des grands noms de l’aristocratie. « — Ceux-là, disait-elle, ont le droit d’être bêtes, parce qu’ils le sont comme il faut ! » Elle possédait ostensiblement les trois cent mille francs que Rochefide lui avait donnés et qu’un bon enfant d’agent de change, Gobenheim, le seul qui fût admis chez elle, lui faisait valoir ; mais elle manœuvrait à elle seule une petite fortune secrète de deux cent mille francs composée de ses bénéfices économisés depuis trois ans et de ceux produits par le mouvement perpétuel des trois cent mille francs, car elle n’accusait jamais que les trois cent mille francs connus. « — Plus vous gagnez, moins vous vous enrichissez, lui dit un jour Gobenheim. — L’eau est si chère, répondit-elle. — Celle des diamants ? reprit Gobenheim. — Non, celle du fleuve de la vie. » Le trésor inconnu se grossissait de bijoux, de diamants, qu’Aurélie portait pendant un mois et qu’elle vendait après, de sommes données pour payer des fantaisies passées. Quand on la disait riche, madame Schontz répondait, qu’au taux des rentes, trois cent mille francs donnaient douze mille francs et qu’elle les avait dépensés dans les temps les plus rigoureux de sa vie, alors qu’elle aimait Lousteau.

Cette conduite annonçait un plan, et madame Schontz avait en effet un plan, croyez-le bien. Jalouse depuis deux ans de madame du Bruel, elle était mordue au cœur par l’ambition d’être mariée à la Mairie et à l’Église. Toutes les positions sociales ont leur fruit défendu, une petite chose grandie par le désir au point d’être aussi pesante que le monde. Cette ambition se doublait nécessairement de l’ambition d’un second Arthur qu’aucun espionnage ne pouvait découvrir. Bixiou voulait voir le préféré dans le peintre Léon de Lora, le peintre le voyait dans Bixiou qui dépassait la quarantaine et qui devait penser à se faire un sort. Les soupçons se portaient aussi sur Victor de Vernisset, un jeune poëte de l’école de Canalis, dont la passion pour madame Schontz allait jusqu’au délire ; et le poëte accusait Stidmann, un jeune sculpteur, d’être son rival heureux. Cet artiste, un très joli garçon,