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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/51

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cinquante ans, à visage blanc comme celui d’une vieille femme, froidi par les jeûnes du prêtre, creusé par toutes les souffrances qu’il épousait. Deux yeux noirs, ardents de foi, mais adoucis par une expression plus mystérieuse que mystique, animaient cette face d’apôtre. Il souriait presqu’en montant les marches du perron, tant il se méfiait de l’énormité des cas qui le faisaient appeler par son ouaille ; mais, comme la main de la duchesse était trouée pour les aumônes, elle valait bien le temps que volaient ses innocentes confessions aux sérieuses misères de la paroisse. En entendant annoncer le curé, la duchesse se leva, fit quelques pas vers lui dans le salon, distinction qu’elle n’accordait qu’aux cardinaux, aux évêques, aux simples prêtres, aux duchesses plus âgées qu’elle et aux personnes de sang royal.

— Mon cher abbé, dit-elle en lui désignant elle-même un fauteuil et parlant à voix basse, j’ai besoin de l’autorité de votre expérience avant de me lancer dans une assez méchante intrigue, mais d’où doit résulter un grand bien, et je désire savoir de vous si je trouverai dans la voie du salut des épines à ce propos…

— Madame la duchesse, répondit l’abbé Brossette, ne mêlez pas les choses spirituelles et les choses mondaines, elles sont souvent inconciliables. D’abord, de quoi s’agit-il ?

— Vous savez, ma fille Sabine se meurt de chagrin ; monsieur du Guénic la laisse pour madame de Rochefide.

— C’est bien affreux, c’est grave ; mais vous savez ce que dit à ce sujet notre cher saint François de Sales. Enfin songez à madame Guyon qui se plaignait du défaut de mysticisme des preuves de l’amour conjugal, elle eût été très-heureuse de voir une madame de Rochefide à son mari.

— Sabine ne déploie que trop de douceur, elle n’est que trop bien l’épouse chrétienne ; mais elle n’a pas le moindre goût pour le mysticisme.

— Pauvre jeune femme ! dit malicieusement le curé. Qu’avez-vous trouvé pour remédier à ce malheur ?

— J’ai commis le péché, mon cher directeur, de penser à lâcher à madame de Rochefide un joli petit monsieur, volontaire, plein de mauvaises qualités, et qui certes ferait renvoyer mon gendre.

— Ma fille, nous ne sommes pas ici, dit-il en se caressant le menton, au tribunal de la pénitence, je n’ai pas à vous traiter en