Ouvrir le menu principal

Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/478

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


monde. Une foule !… Bah ! comme pour une exécution. Cette foule se rue sur moi. Je suis arrêté, garrotté, conduit et gardé par des gens de police. Non ! vous ne savez pas, et je souhaite que vous ne sachiez jamais ce que c’est que de passer pour un assassin aux yeux d’une populace effrénée qui vous jette des pierres, qui hurle après vous depuis le haut jusqu’en bas de la principale rue d’une petite ville, qui vous poursuit de cris de mort !… Ah ! tous les yeux sont comme autant de flammes, toutes les bouches sont une injure, et ces brandons de haine brûlante se détachent sur l’effroyable cri : « À mort ! à bas l’assassin !… » qui fait de loin comme une basse-taille…

— Ils criaient donc en français, ces Dalmates ? demanda le comte à Schinner ; vous nous racontez cette scène comme si elle vous était arrivée d’hier.

Schinner resta tout interloqué.

— L’émeute parle la même langue partout, dit le profond politique Mistigris.

— Enfin, reprit Schinner, quand je suis au Palais de l’endroit, et en présence des magistrats du pays, j’apprends que le damné corsaire est mort empoisonné par Zéna. J’aurais bien voulu pouvoir changer de linge. Parole d’honneur, je ne savais rien de ce mélodrame. Il paraît que la Grecque mêlait de l’opium (il y a tant de coquelicots par là, comme dit monsieur !) au grog du pirate afin de voler un petit instant de liberté pour se promener, et, la veille, cette malheureuse femme s’était trompée de dose. L’immense fortune du damné pirate causait tout le malheur de ma Zéna ; mais elle expliqua si naïvement les choses, que moi, d’abord, sur la déclaration de la vieille, je fus mis hors de cause avec une injonction du maire et du commissaire de police autrichien d’aller à Rome. Zéna, qui laissa prendre une grande partie des richesses de l’Uscoque aux héritiers et à la justice, en fut quitte, m’a-t-on dit, pour deux ans de réclusion dans un couvent où elle est encore. J’irai faire son portrait, car dans quelques années tout sera bien oublié. Voilà les sottises qu’on commet à dix-huit ans.

— Et vous m’avez laissé sans un sou dans la locanda à Venise, dit Mistigris. Je suis allé de Venise à Rome vous retrouver en brossant des portraits à cinq francs pièce, qu’on ne me payait pas ; mais c’est mon plus beau temps ! le bonheur, comme on dit, n’habite pas sous des nombrils dorés.