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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/477

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temps de ma vie, à savoir, les trois jours que j’ai passés à ma fenêtre, échangeant des regards avec Zéna et changeant de linge tous les matins. C’était d’autant plus violemment chatouilleux que les moindres mouvements étaient significatifs et dangereux. Enfin Zéna jugea, sans doute, qu’un étranger, un Français, un artiste était, seul au monde, capable de lui faire les yeux doux au milieu des abîmes qui l’entouraient ; et, comme elle exécrait son affreux pirate, elle répondait à mes regards par des œillades à enlever un homme dans le cintre du paradis sans poulies. J’arrivais à la hauteur de Don Quichotte. Je m’exalte, je m’exalte ! Enfin, je m’écriai : ─ Eh bien ! le vieux me tuera, mais j’irai ! Point d’études de paysage, j’étudiais la bicoque de l’Uscoque. À la nuit, ayant mis le plus parfumé de mon linge, je traverse la rue, et j’entre…

— Dans la maison ? dit Oscar.

— Dans la maison ? reprit Georges.

— Dans la maison, répéta Schinner.

— Eh bien, vous êtes un fier luron, s’écria le père Léger, je n’y serais pas allé, moi…

— D’autant plus que vous n’auriez pas pu passer par la porte, répondit Schinner. J’entre donc, reprit-il, et je trouve deux mains qui me prennent les mains. Je ne dis rien, car ces mains, douces comme une pelure d’oignon, me recommandaient le silence ! On me souffle à l’oreille en vénitien : « Il dort ! » Puis, quand nous sommes sûrs que personne ne peut nous rencontrer, nous allons, Zéna et moi, sur les remparts nous promener, mais accompagnés, s’il vous plaît, d’une vieille duègne, laide comme un vieux portier, et qui ne nous quittait pas plus que notre ombre, sans que j’aie pu décider madame la pirate à se séparer de cette absurde compagnie. Le lendemain soir, nous recommençons ; je voulais faire renvoyer la vieille, Zéna résiste. Comme mon amoureuse parlait grec et moi vénitien, nous ne pouvions pas nous entendre ; aussi nous quittâmes-nous brouillés. Je me dis en changeant de linge : ─ Pour sûr, la première fois, il n’y aura plus de vieille, et nous nous raccommoderons chacun dans notre langue maternelle… Eh bien ! c’est la vieille qui m’a sauvé ! vous allez voir. Il faisait si beau, que pour ne pas donner de soupçons, je vais flâner dans le paysage, après notre raccommodement, bien entendu. Après m’être promené le long des remparts, je viens tranquillement les mains dans mes poches, et je vois la rue obstruée de