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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/45

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— Bien, se dit en elle-même Sabine, il paraît que madame de Rochefide aime les fleurs.

Deux jours après, les appartements avaient changé de face à l’hôtel du Guénic, personne à Paris ne pouvait se flatter d’avoir de plus belles fleurs que celles qui les ornaient.

Quelque temps après, Calyste, un soir après dîner, se plaignit du froid. Il se tordait sur sa causeuse en regardant d’où venait l’air, en cherchant quelque chose autour de lui. Sabine fut pendant un certain temps à deviner ce que signifiait cette nouvelle fantaisie, elle dont l’hôtel avait un calorifère qui chauffait les escaliers, les antichambres et les couloirs. Enfin, après trois jours de méditations, elle trouva que sa rivale devait être entourée d’un paravent pour obtenir le demi-jour si favorable à la décadence de son visage, et elle eut un paravent, mais en glaces et d’une richesse israélite.

— D’où soufflera l’orage maintenant ? se disait-elle.

Elle n’était pas au bout des critiques indirectes de la maîtresse. Calyste mangea chez lui d’une façon à rendre Sabine folle, il rendait au domestique ses assiettes après y avoir chipoté deux ou trois bouchées.

— Ce n’est donc pas bon ? demanda Sabine au désespoir de voir ainsi perdus tous les soins auxquels elle descendait en conférant avec son cuisinier.

— Je ne dis pas cela, mon ange, répondit Calyste sans se fâcher, je n’ai pas faim ! voilà tout.

Une femme dévorée d’une passion légitime, et qui lutte ainsi, se livre à une sorte de rage pour l’emporter sur sa rivale, et dépasse souvent le but, jusque dans les régions secrètes du mariage. Ce combat si cruel, ardent, incessant dans les choses apercevables et pour ainsi dire extérieures du ménage, se poursuivait tout aussi acharné dans les choses du cœur. Sabine étudiait ses poses, sa toilette, elle se surveillait dans les infiniment petits de l’amour.

L’affaire de la cuisine dura près d’un mois. Sabine, secourue par Mariotte et Gasselin, inventa des ruses de vaudeville pour savoir quels étaient les plats que madame de Rochefide servait à Calyste. Gasselin remplaça le cocher de Calyste, tombé malade par ordre, Gasselin put alors camarader avec la cuisinière de Béatrix, et Sabine finit par donner à Calyste la même chère et meilleure, mais elle lui vit faire de nouvelles façons.