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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/419

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-elle en voyant venir la consulesse, sa femme l’a écouté, le malheureux !…

Onze heures sonnèrent aux horloges, tous les convives s’en retournèrent à pied, le long de la mer.

— Tout ceci n’est pas la vie, dit mademoiselle des Touches. Cette femme est une des plus rares exceptions et peut-être la plus monstrueuse de l’intelligence, une perle ! La vie se compose d’accidents variés, de douleurs et de plaisirs alternés. Le paradis de Dante, cette sublime expression de l’Idéal, ce bleu constant ne se trouve que dans l’âme, et le demander aux choses de la vie est une volupté contre laquelle proteste à toute heure la Nature. À de telles âmes, les six pieds d’une cellule et un prie-Dieu suffisent.

— Vous avez raison, dit Léon de Lora. Mais, quelque vaurien que je sois, je ne puis m’empêcher d’admirer une femme capable, comme était celle-là, de vivre à côté d’un atelier, sous le toit d’un peintre, sans jamais en descendre, ni voir le monde, ni se crotter dans la rue.

— Ca s’est vu pendant quelques mois, dit Claude Vignon avec une profonde ironie.

— La comtesse Honorine n’est pas la seule de son espèce, répondit l’ambassadeur à mademoiselle des Touches. Un homme, voire même un homme politique, un acerbe écrivain fut l’objet d’un amour de ce genre, et le coup de pistolet qui l’a tué n’a pas atteint que lui : celle qu’il aimait s’est comme cloîtrée.

— Il se trouve donc encore de grandes âmes dans ce siècle ! dit Camille Maupin qui demeura pensive, appuyée au quai, pendant quelques instants.


Paris, janvier 1843.