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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/401

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sincère. Si vous voulez vous soustraire à la tyrannie du comte, je vous en donnerai les moyens, il ne vous trouvera jamais. — Oh ! il y a le couvent, dit-elle. — Oui, mais le comte, devenu Ministre d’État, vous ferait refuser par tous les couvents du monde. Quoiqu’il soit bien puissant, je vous sauverai de lui… mais… quand vous m’aurez démontré que vous ne pouvez pas, que vous ne devez pas revenir à lui. Oh ! ne croyez pas que vous fuiriez sa puissance pour tomber sous la mienne, repris-je en recevant d’elle un regard horrible de défiance et plein de noblesse exagérée. Vous aurez la paix, la solitude et l’indépendance ; enfin, vous serez aussi libre et aussi respectée que si vous étiez une vieille fille laide et méchante. Je ne pourrai pas, moi-même, vous voir sans votre consentement. — Et comment ? par quels moyens ? — Ceci, madame, est mon secret. Je ne vous trompe point, soyez-en certaine. Démontrez-moi que cette vie est la seule que vous puissiez mener, qu’elle est préférable à celle de la comtesse Octave, riche, honorée, dans un des plus beaux hôtels de Paris, chérie de son mari, mère heureuse… et, je vous donne gain de cause… — Mais, dit-elle, est-ce jamais un homme qui me comprendra !…

— Non, répondis-je. Aussi ai-je appelé la Religion pour nous juger. Le curé des Blancs-Manteaux est un saint de soixante-quinze ans. Mon oncle n’est pas le Grand Inquisiteur, il est saint Jean ; mais il se fera Fénélon pour vous, le Fénélon qui disait au duc de Bourgogne : « Mangez un veau le vendredi ; mais soyez chrétien, monseigneur ? » — Allez, monsieur, le couvent est ma dernière ressource, et mon seul asile. Il n’y a que Dieu pour me comprendre. Aucun homme, fût-il saint Augustin, le plus tendre des pères de l’Église, ne pourrait entrer dans les scrupules de ma conscience, qui pour moi sont les cercles infranchissables de l’enfer de Dante. Un autre que mon mari, un autre, quelque indigne qu’il fût de cette offrande, a eu tout mon amour ! Il ne l’a pas eu, car il ne l’a pas pris ; je le lui ai donné comme une mère donne à son enfant un jouet merveilleux que l’enfant brise. Il n’y avait pas deux amours pour moi. L’amour pour certaines âmes ne s’essaie pas : ou il est, ou il n’est pas. Quand il se montre, quand il se lève, il est tout entier. Eh bien ! cette vie de dix-huit mois a été pour moi une vie de dix-huit ans, j’y ai mis toutes les facultés de mon être, elles ne se sont pas appauvries par leur effusion, elles se sont épuisées dans cette intimité trompeuse où moi seule étais