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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/384

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ter un regard de compassion. — Non, monsieur, vous êtes bien malheureux…

— Oh ! oui, dit-il en reprenant le cours de cette confidence, plus que vous ne le pensez ! Par la violence de mes paroles, vous pouvez et vous devez croire à la passion physique la plus intense, puisque depuis neuf ans elle annule toutes mes facultés ; mais ce n’est rien en comparaison de l’adoration que m’inspirent l’âme, l’esprit, les manières, le cœur, tout ce qui dans la femme n’est pas la femme ; enfin, ces ravissantes divinités du cortége de l’Amour avec lesquelles on passe sa vie et qui sont la poésie journalière d’un plaisir fugitif. Je vois par un phénomène rétrospectif, ces grâces de cœur et d’esprit d’Honorine auxquelles je faisais peu d’attention au jour de mon bonheur, comme tous les gens heureux ! J’ai, de jour en jour, reconnu l’étendue de ma perte en reconnaissant les qualités divines dont était doué cet enfant capricieux et mutin, devenu si fort et si fier sous la main pesante de la Misère, sous les coups du plus lâche abandon. Et cette fleur céleste se dessèche solitaire et cachée ? Ah ! la Loi dont nous parlions, reprit-il avec une amère ironie, la Loi, c’est un piquet de gendarmes, c’est ma femme saisie et amenée de force ici !… N’est-ce pas conquérir un cadavre ? La Religion n’a pas prise sur elle, elle en veut la poésie, elle prie sans écouter les commandements de l’Église. Moi, j’ai tout épuisé comme clémence, comme bonté, comme amour… Je suis à bout. Il n’existe plus qu’un moyen de triomphe : la ruse et la patience avec lesquelles les oiseleurs finissent par saisir les oiseaux les plus défiants, les plus agiles, les plus fantasques et les plus rares. Aussi, Maurice, quand l’indiscrétion bien excusable de monsieur de Grandville vous a révélé le secret de ma vie, ai-je fini par voir dans cet incident un de ces commandements du Sort, un de ces arrêts qu’écoutent et que mendient les joueurs au milieu de leurs parties les plus acharnées… Avez-vous pour moi assez d’affection pour m’être romanesquement dévoué ?… »

— « Je vous vois venir, monsieur le comte, répondis-je en interrompant, je devine vos intentions. Votre premier secrétaire a voulu crocheter votre caisse, je connais le cœur du second, il pourrait aimer votre femme. Et pouvez-vous le vouer au malheur en l’envoyant au feu ! Mettre sa main dans un brasier