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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/34

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le reste de la nuit. Il trouva l’heureuse infortunée sortie du bain, fraîche, embellie, et déjeunant de fort bon appétit. Il admira la grâce avec laquelle cet ange mangeait des œufs à la coque, et s’émerveilla du déjeuner en or, présent d’un lord mélomane à qui Conti fit quelques romances pour lesquelles le lord avait donné ses idées, et qui les avait publiées comme de lui. Il écouta quelques traits piquants dits par son idole dont la grande affaire était de l’amuser tout en se fâchant et pleurant au moment où il partait. Il crut n’être resté qu’une demi-heure, et il ne rentra chez lui qu’à trois heures. Son beau cheval anglais, un cadeau de la vicomtesse de Grandlieu, semblait sortir de l’eau tant il était trempé de sueur. Par un hasard que préparent toutes les femmes jalouses, Sabine stationnait à une fenêtre donnant sur la cour, impatiente de ne pas voir rentrer Calyste, inquiète sans savoir pourquoi. L’état du cheval dont la bouche écumait la frappa.

— D’où vient-il ? Cette interrogation lui fut soufflée dans l’oreille par cette puissance qui n’est pas la conscience, qui n’est pas le démon, qui n’est pas l’ange ; mais qui voit, qui pressent, qui nous montre l’inconnu, qui fait croire à des êtres moraux, à des créatures nées dans notre cerveau, allant et venant, vivant dans la sphère invisible des idées.

— D’où viens-tu donc, cher ange ? dit-elle à Calyste au-devant de qui elle descendit jusqu’au premier palier de l’escalier. Abd-el-Kader est presque fourbu, tu ne devais être qu’un instant dehors, et je t’attends depuis trois heures…

— Allons, se dit Calyste qui faisait des progrès dans la dissimulation, je m’en tirerai par un cadeau. — Chère nourrice, répondit-il tout haut à sa femme en la prenant par la taille avec plus de câlinerie qu’il n’en eût déployé s’il n’eût pas été coupable, je le vois, il est impossible d’avoir un secret, quelque innocent qu’il soit, pour une femme qui nous aime…

— On ne se dit pas de secrets dans un escalier, répondit-elle en riant. Viens.

Au milieu du salon qui précédait la chambre à coucher, elle vit dans une glace la figure de Calyste qui, ne se sachant pas observé, laissait paraître sa fatigue et ses vrais sentiments en ne souriant plus.

— Le secret !… dit-elle en se retournant.

— Tu as été d’un héroïsme de nourrice qui me rend plus cher