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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/338

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Entre un ange et un tigre irrité, Canalis, devenu blême, n’hésita plus, le tigre lui parut le moins dangereux ; il allait se prononcer, lorsque La Brière apparut à la porte de salon, et lui sembla quelque chose comme l’archange Michel tombant du ciel.

— Ernest, tiens, mademoiselle de La Bastie a besoin de toi, dit le poëte qui regagna vivement sa chaise auprès du métier.

Ernest, lui, courut à Modeste sans saluer personne, il ne vit qu’elle, il en reçut cette commission avec un visible bonheur, et s’élança hors du salon avec l’approbation secrète de toutes les femmes.

— Quel métier pour un poëte ! dit Modeste à Hélène en montrant la tapisserie à laquelle travaillait rageusement la duchesse.

— Si tu lui parles, si tu la regardes une seule fois, tout est à jamais fini, disait à voix basse à Melchior Éléonore que le mezzo termine d’Ernest n’avait pas satisfait. Et, songes-y bien ! quand je ne serai pas là, je laisserai des yeux qui t’observeront.

Sur ce mot, la duchesse, femme de taille moyenne, mais un peu trop grasse, comme le sont toutes les femmes de cinquante ans passés qui restent belles, se leva, marcha vers le groupe où se trouvait Diane de Maufrigneuse, en avançant des pieds menus et nerveux comme ceux d’une biche. Sous sa rondeur se révélait l’exquise finesse dont sont douées ces sortes de femmes et que leur donne la vigueur de leur système nerveux qui maîtrise et vivifie le développement de la chair. On ne pouvait pas expliquer autrement sa légère démarche qui fut d’une noblesse incomparable. Il n’y a que les femmes dont les quartiers de noblesse commencent à Noé, comme Éléonore, qui savent être majestueuses, malgré leur embonpoint de fermière. Un philosophe eût peut-être plaint Philoxène en admirant l’heureuse distribution du corsage et les soins minutieux d’une toilette du matin portée avec une élégance de reine, avec une aisance de jeune personne. Audacieusement coiffée en cheveux abondants, sans teinture, et nattés sur la tête en forme de tour, Éléonore montrait fièrement son cou de neige, sa poitrine et ses épaules d’un modelé délicieux, ses bras nus et éblouissants, terminés par des mains célèbres. Modeste, comme toutes les antagonistes de la duchesse, reconnut en elle une de ces femmes dont on dit : — C’est notre maîtresse à toutes ! Et en effet, on reconnaissait en Éléonore une des quelques grandes dames, devenues si rares maintenant en France. Vouloir expliquer ce qu’il y a d’auguste dans le