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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/316

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vivre en philosophe à mon château, faisant du bien autour de moi, desséchant mes tangues, élevant mes enfants…

— Ceci, monsieur le duc, vous sera compté, répondit Modeste en arrêtant ses yeux assez longtemps sur ce noble gentilhomme. Vous me flattez, reprit-elle, vous ne me croyez pas frivole, et vous me supposez assez de ressources en moi-même pour vivre dans la solitude. C’est peut-être là mon sort, ajouta-t-elle en regardant Canalis avec une expression de pitié.

— C’est celui de toutes les fortunes médiocres, répondit le poëte. Paris exige un luxe babylonien. Par moments, je me demande comment j’y ai jusqu’à présent suffi.

— Le roi peut répondre pour nous deux, dit le duc avec candeur, car nous vivons des bontés de Sa Majesté. Si, depuis la chute de monsieur le Grand, comme on nommait Cinq-Mars, nous n’avions pas eu toujours sa charge dans notre maison, il nous faudrait vendre Hérouville à la Bande Noire. Ah ! croyez-moi, mademoiselle, c’est une grande humiliation pour moi de mêler des questions financières à mon mariage…

La simplicité de cet aveu parti du cœur, et où la plainte était sincère, touchèrent Modeste.

— Aujourd’hui, dit le poëte, personne en France, monsieur le duc, n’est assez riche pour faire la folie d’épouser une femme pour sa valeur personnelle, pour ses grâces, pour son caractère ou pour sa beauté…

Le colonel regarda Canalis d’une singulière manière après avoir examiné Modeste dont le visage ne montrait plus aucun étonnement.

— C’est pour des gens d’honneur, dit alors le colonel, un bel emploi de la richesse que de la destiner à réparer l’outrage du temps dans de vieilles maisons historiques.

— Oui, papa ! répondit gravement la jeune fille.

Le colonel invita le duc et Canalis à dîner chez lui sans cérémonie, et dans leurs habits de cheval, en leur donnant l’exemple du négligé. Quand, à son retour, Modeste alla changer de toilette, elle regarda curieusement le bijou rapporté de Paris et qu’elle avait si cruellement dédaigné.

— Comme on travaille, aujourd’hui ! dit-elle à Françoise Cochet devenue sa femme de chambre.

— Et ce pauvre garçon, mademoiselle, qui a la fièvre…

— Qui t’a dit cela ?…