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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/314

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gentilshommes aussi discrets l’un que l’autre, et vous avez, tout comme moi, franchi l’âge des étonnements ; ainsi parlons en camarades ? Je vous donne l’exemple. J’ai vingt-neuf ans, je suis sans fortune territoriale, et je suis ambitieux. Mademoiselle Modeste me plaît infiniment, vous avez dû vous en apercevoir. Or, malgré les défauts que votre chère enfant se donne à plaisir…

— Sans compter ceux qu’elle a, dit le colonel en souriant.

— Je ferais d’elle avec plaisir ma femme, et je crois pouvoir la rendre heureuse. La question de fortune a toute l’importance de mon avenir, aujourd’hui en question. Toutes les jeunes filles à marier doivent être aimées quand même ! Néanmoins, vous n’êtes pas homme à vouloir marier votre chère Modeste sans dot, et ma situation ne me permettrait pas plus de faire un mariage dit d’amour que de prendre une femme qui n’apporterait pas une fortune au moins égale à la mienne. J’ai de traitement, de mes sinécures, de l’Académie et de mon libraire, environ trente mille francs par an, fortune énorme pour un garçon. En réunissant soixante mille francs de rentes, ma femme et moi, je reste à peu près dans les termes d’existence où je suis. Donnez-vous un million à mademoiselle Modeste ?

— Ah ! monsieur, nous sommes bien loin de compte, dit jésuitiquement le colonel.

— Supposons donc, répliqua vivement Canalis, qu’au lieu de parler, nous ayons sifflé. Vous serez content de ma conduite, monsieur le comte : on me comptera parmi les malheureux qu’aura faits cette charmante personne. Donnez-moi votre parole de garder le silence envers tout le monde, même avec mademoiselle Modeste ; car, ajouta-t-il comme fiche de consolation, il pourrait survenir dans ma position tel changement qui me permettrait de vous la demander sans dot.

— Je vous le jure, dit le colonel. Vous savez, monsieur, avec quelle emphase le public, celui de province comme celui de Paris, parle des fortunes qui se font et se défont. On amplifie également le malheur et le bonheur, nous ne sommes jamais ni si malheureux, ni si heureux qu’on le dit. En commerce, il n’y a de sûrs que les capitaux mis en fonds de terre, après les comptes soldés. J’attends avec une vive impatience les rapports de mes agents. La vente des marchandises et de mon navire, le règlement de mes comptes en Chine, rien n’est terminé. Je ne connaîtrai ma fortune que dans dix mois.