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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/310

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lonel et Dumay se consultent. Croyez-moi ! Modeste est riche. Les gens du port disent des sottises en ville, ils sont jaloux… Qui donc a pareille dot dans le département ? dit Butscha qui leva les doigts pour compter. ─ Deux à trois cent mille francs comptant, dit-il en inclinant le pouce de sa main gauche qu’il toucha de l’index de la droite, et d’un ! ─ La nue propriété de la villa Mignon, reprit-il en renversant l’index gauche, et de deux ! ─ Tertiò, la fortune de Dumay ! ajouta-t-il en couchant le doigt du milieu. Mais la petite mère Modeste est une fille d’un million, une fois que les deux militaires seront allés demander le mot d’ordre au père Éternel.

Cette naïve et brutale confidence, entremêlée de petits verres, dégrisait autant Canalis qu’elle semblait griser Butscha. Pour le clerc, jeune homme de province, évidemment cette fortune était colossale. Il laissa tomber sa tête dans la paume de sa main droite ; et, accoudé majestueusement sur la table, il clignota des yeux en se parlant à lui-même.

— Dans vingt ans, au train dont va le Code, qui pile les fortunes avec le Titre des Successions, une héritière d’un million, ce sera rare comme le désintéressement chez un usurier. Vous me direz que Modeste mangera bien douze mille francs par an, l’intérêt de sa dot ; mais elle est bien gentille… bien gentille… bien gentille. C’est, voyez-vous ? (à un poëte, il faut des images !…) c’est une hermine malicieuse comme un singe.

— Que me disais-tu donc ? s’écria doucement Canalis en regardant La Brière, qu’elle avait six millions ?…

— Mon ami, dit Ernest, permets-moi de te faire observer que j’ai dû me taire, je suis lié par un serment, et c’est peut-être trop en dire déjà, que de…

— Un serment à qui ?

— À monsieur Mignon.

— Comment ! Ernest, toi qui sais combien la fortune m’est nécessaire…

Butscha ronflait.

—… Toi qui connais ma position, et tout ce que je perdrais, rue de Grenelle, à me marier, tu me laisserais froidement m’enfoncer ?… dit Canalis en pâlissant. Mais, c’est une affaire entre amis, et notre amitié, mon cher, comporte un pacte antérieur à celui que t’a demandé ce rusé provençal…

— Mon cher, dit Ernest, j’aime trop Modeste pour…