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— Monsieur le baron, répondit le Grand-Écuyer, peut en parler plus savamment que moi.

— Plus que charmante, dit Canalis en acceptant la perfidie de monsieur d’Hérouville ; mais je suis partial, mademoiselle, c’est mon amie depuis dix ans ; je lui dois tout ce que je puis avoir de bon, elle m’a préservé des dangers du monde. Enfin, monsieur le duc de Chaulieu lui-même m’a fait entrer dans la voie où je suis. Sans la protection de cette famille, le roi, les princesses auraient pu souvent oublier un pauvre poëte comme moi ; aussi mon affection sera-t-elle toujours pleine de reconnaissance.

Ceci fut dit avec des larmes dans la voix.

— Combien nous devons aimer celle qui vous a dicté tant de chants sublimes, et qui vous inspire un si beau sentiment, dit Modeste attendrie. Peut-on concevoir un poëte sans muse ?

— Il serait sans cœur, il ferait des vers secs comme ceux de Voltaire qui n’a jamais aimé que Voltaire, répondit Canalis.

— Ne m’avez-vous pas fait l’honneur de me dire à Paris, demanda le Breton à Canalis, que vous n’éprouviez aucun des sentiments que vous exprimez ?

— La botte est droite, mon brave soldat, répondit le poëte en souriant, mais apprenez qu’il est permis d’avoir à la fois beaucoup de cœur et dans la vie intellectuelle et dans la vie réelle. On peut exprimer de beaux sentiments sans les éprouver, et les éprouver sans pouvoir les exprimer. La Brière, mon ami que voici, aime à en perdre l’esprit, dit-il avec générosité en regardant Modeste ; moi, qui certes aime autant que lui, je crois, à moins de me faire illusion, que je pourrais donner à mon amour une forme littéraire en harmonie avec sa puissance ; mais je ne réponds pas, mademoiselle, dit-il en se tournant vers Modeste avec une grâce un peu trop cherchée, de ne pas être demain sans esprit…

Ainsi, le poëte triomphait de tout obstacle ; il brûlait en l’honneur de son amour les bâtons qu’on lui jetait entre les jambes, et Modeste restait ébahie de cet esprit parisien qu’elle ne connaissait pas et qui brillantait les déclamations du discoureur.

— Quel sauteur ! dit Butscha dans l’oreille du petit Latournelle après avoir entendu la plus magnifique tirade sur la religion catholique et sur le bonheur d’avoir pour épouse une femme pieuse, servie en réponse à un mot de madame Mignon.

Modeste eut sur les yeux comme un bandeau ; le prestige du débit