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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/282

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— Oui, mon petit feu follet, je vous le promets, répondit-il en souriant, et je suis incapable de vous tromper, car moi aussi j’ai une fille !…

Les chevaux emportèrent Desplein sur ce mot qui fut plein d’une grâce inattendue. Rien ne charme plus que l’imprévu particulier aux gens de talent.

Cette visite fut l’événement du jour, elle laissa dans l’âme de Modeste une trace lumineuse. La jeune enthousiaste admira naïvement cet homme dont la vie appartenait à tous, et chez qui l’habitude de s’occuper des douleurs physiques avait détruit les manifestations de l’égoïsme. Le soir, quand Gobenheim, les Latournelle et Butscha, Canalis, Ernest et le duc d’Hérouville furent réunis, chacun complimenta la famille Mignon de la bonne nouvelle donnée par Desplein. Naturellement alors la conversation, où domina la Modeste que ses lettres ont révélée, se porta sur cet homme dont le génie était, malheureusement pour sa gloire, appréciable seulement par la tribu des savants et de la Faculté. Gobenheim laissa échapper cette phrase qui, de nos jours, est la Sainte-Ampoule du génie au sens des économistes et des banquiers : ─ Il gagne un argent fou !

— On le dit très intéressé, répondit Canalis.

Les louanges données à Desplein par Modeste incommodaient le poëte. La Vanité procède comme la Femme. Toutes deux elles croient perdre quelque chose à l’éloge et à l’amour accordés à autrui. Voltaire était jaloux de l’esprit d’un roué que Paris admira deux jours, de même qu’une duchesse s’offense d’un regard jeté sur sa femme de chambre. L’avarice de ces deux sentiments est telle qu’ils se trouvent volés de la part faite à un pauvre.

— Croyez-vous, monsieur, demanda Modeste en souriant, qu’on doive juger le génie avec la mesure ordinaire ?

— Il faudrait peut-être avant tout, répondit Canalis, définir l’homme de génie, et l’une de ses conditions est l’invention : invention d’une forme, d’un système ou d’une force. Ainsi Napoléon fut inventeur, à part ses autres conditions de génie. Il a inventé sa méthode de faire la guerre. Walter Scott est un inventeur, Linné est un inventeur, Geoffroy Saint-Hilaire et Cuvier sont des inventeurs. De tels hommes sont hommes de génie au premier chef. Ils renouvellent, augmentent ou modifient la science ou l’art. Mais Desplein est un homme dont l’immense talent consiste à bien appli-