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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/281

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d’envoyer chercher les chevaux de la poste du Havre et de les atteler, environ une heure. Après avoir examiné madame Mignon, il décida que la malade recouvrerait la vue, et il fixa le moment opportun pour l’opération à un mois de là. Naturellement cette importante consultation eut lieu devant les habitants du Chalet, tous palpitants et attendant l’arrêt du prince de la science. L’illustre membre de l’Académie des Sciences fit à l’aveugle une dizaine de questions brèves en étudiant les yeux au grand jour de la fenêtre. Étonnée de la valeur que le temps avait pour cet homme si célèbre, Modeste aperçut la calèche de voyage pleine de livres que le savant se proposait de lire en retournant à Paris, car il était parti la veille au soir, employant ainsi la nuit et à dormir et à voyager. La rapidité, la lucidité des jugements que Desplein portait sur chaque réponse de madame Mignon, son ton bref, ses manières, tout donna pour la première fois à Modeste des idées justes sur les hommes de génie. Elle entrevit d’énormes différences entre Canalis, homme secondaire, et Desplein, homme plus que supérieur. L’homme de génie a dans la conscience de son talent et dans la solidité de la gloire comme une garenne où son orgueil légitime s’exerce et prend l’air sans gêner personne. Puis, sa lutte constante avec les hommes et les choses ne lui laisse pas le temps de se livrer aux coquetteries que se permettent les héros de la mode qui se hâtent de récolter les moissons d’une saison fugitive, et dont la vanité, l’amour-propre ont l’exigence et les taquineries d’une douane âpre à percevoir ses droits sur tout ce qui passe à sa portée. Modeste fut d’autant plus enchantée de ce grand praticien qu’il parut frappé de l’exquise beauté de Modeste, lui entre les mains de qui tant de femmes passaient et qui, depuis longtemps les examinait en quelque sorte à la loupe et au scalpel.

— Ce serait en vérité bien dommage, dit-il avec ce ton de galanterie qu’il savait prendre et qui contrastait avec sa prétendue brusquerie, qu’une mère fût privée de voir une si charmante fille.

Modeste voulut servir elle-même le simple déjeuner que le grand chirurgien accepta. Elle accompagna, de même que son père et Dumay, le savant attendu par tant de malades jusqu’à la calèche qui stationnait à la petite porte, et là, l’œil doré par l’espérance, elle dit encore à Desplein : ─ Ainsi, ma chère maman me verra !