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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/278

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gants, son ombrelle, son ridicule et son air digne en apprenant que le Grand-Écuyer la venait chercher. Une fois dans la voiture, tout en se confondant de politesse auprès du petit duc, elle s’écria par un mouvement de bonté : ─ Eh bien ! et Butscha ?

— Prenons Butscha, dit le duc en souriant.

Quand les gens du port attroupés par l’éclat de cet équipage virent ces trois petits hommes avec cette grande femme sèche, ils se regardèrent tous en riant.

— En les soudant au bout les uns des autres, ce ferait peut-être un mâle pour c’te grande perche ! dit un marin bordelais.

— Avez-vous encore quelque chose à emporter, madame ? demanda plaisamment le duc au moment où le valet attendit l’ordre.

— Non, monseigneur, répondit la notaresse qui devint rouge et qui regarda son mari comme pour lui dire : Qu’ai-je fait de si mal ?

— Sa Seigneurie, dit Butscha, me fait beaucoup d’honneur en me prenant pour une chose. Un pauvre clerc comme moi n’est qu’un machin !

Quoique ce fût dit en riant, le duc rougit et ne répondit rien. Les grands ont toujours tort de plaisanter avec leurs inférieurs. La plaisanterie est un jeu, le jeu suppose l’égalité. Aussi est-ce pour obvier aux inconvénients de cette égalité passagère que, la partie finie, les joueurs ont le droit de ne se plus connaître.

La visite du Grand-Écuyer avait pour raison ostensible une affaire colossale, la mise en valeur d’un espace immense laissé par la mer, entre l’embouchure de deux rivières, et dont la propriété venait d’être adjugée par le Conseil d’État à la maison d’Hérouville. Il ne s’agissait de rien moins que d’appliquer des portes de flot et d’ebbe à deux ponts, de dessécher un kilomètre de tangue sur une largeur de trois ou quatre cents arpents, d’y creuser des canaux, et d’y pratiquer des chemins. Quand le duc d’Hérouville eut expliqué les dispositions du terrain, Charles Mignon fit observer qu’il fallait attendre que la nature eût consolidé ce sol encore mouvant par ses productions spontanées.

— Le temps qui a providentiellement enrichi votre maison, monsieur le duc, peut seul achever son œuvre, dit-il en terminant. Il serait prudent de laisser une cinquantaine d’années avant de se mettre à l’ouvrage.

— Que ce ne soit pas là votre dernier mot, monsieur le comte, dit le duc, venez à Hérouville, et voyez-y les choses par vous-même.