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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/273

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et un amant véritable que la femme et le public finissent, souvent trop tard, par adorer.

— Eh bien ! s’écria-t-il, je resterai, je souffrirai, je la verrai, je l’aimerai pour moi seul, égoïstement ! Modeste sera mon soleil, ma vie, je respirerai par son souffle, je jouirai de ses joies, je maigrirai de ses chagrins, fût-elle la femme de cet égoïste de Canalis…

— Voilà ce qui s’appelle aimer ! monsieur, dit une voix qui partit d’un buisson sur le bord du chemin. Ah çà ! tout le monde aime donc mademoiselle de La Bastie ?…

Et Butscha se montra soudain, il regarda La Brière. La Brière rengaîna sa colère en toisant le nain à la clarté de la lune, et il fit quelques pas sans lui répondre.

— Entre soldats qui servent dans la même compagnie, on devrait être un peu plus camarades que ça ! dit Butscha. Si vous n’aimez pas Canalis, je n’en suis pas fou non plus.

— C’est mon ami, répondit Ernest.

— Ah ! vous êtes le petit secrétaire, répliqua le nain.

— Sachez, monsieur, répliqua La Brière, que je ne suis le secrétaire de personne ; j’ai l’honneur d’être Conseiller à l’une des Cours suprêmes du royaume.

— J’ai l’honneur de saluer monsieur de La Brière, fit Butscha. Moi, j’ai l’honneur d’être premier clerc de maître Latournelle, conseiller suprême du Havre, et j’ai certes une plus belle position que la vôtre. Oui, j’ai eu le bonheur de voir mademoiselle Modeste de La Bastie presque tous les soirs, depuis quatre ans, et je compte vivre auprès d’elle comme un domestique du roi vit aux Tuileries. On m’offrirait le trône de Russie, je dirais : ─ J’aime trop le soleil ! N’est-ce pas vous dire, monsieur, que je m’intéresse à elle plus qu’à moi-même, en tout bien, tout honneur. Croyez-vous que l’altière duchesse de Chaulieu verra d’un bon œil le bonheur de madame de Canalis, quand sa femme de chambre, amoureuse de monsieur Germain, inquiète déjà du séjour que fait au Havre ce charmant valet de chambre, se plaindra, tout en coiffant sa maîtresse, de…

— Comment savez-vous ces choses-là ? dit La Brière en interrompant Butscha.

— D’abord, je suis clerc de notaire, répondit Butscha ; mais vous n’avez donc pas vu ma bosse ? elle est pleine d’inventions, monsieur. Je me suis fait le cousin de mademoiselle Philoxène