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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/265

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Chalet c’est jouer trop gros jeu. Tu prends l’effet de cette alternative pour des remords.

— Tu ne comprends rien aux sentiments, dit Canalis impatienté comme un homme à qui l’on dit la vérité quand il demande un compliment.

— C’est ce qu’un bigame devrait répondre à douze jurés, répliqua La Brière en riant.

Cette épigramme fit encore une impression désagréable sur Canalis ; il trouva La Brière trop spirituel et trop libre pour un secrétaire.

L’arrivée d’une calèche splendide, conduite par un cocher à la livrée de Canalis, fit d’autant plus de sensation au Chalet que l’on attendait les deux prétendants, et que tous les personnages de cette histoire, moins le duc et Butscha, s’y trouvaient.

— Lequel est le poëte ? demanda madame Latournelle à Dumay dans l’embrasure de la croisée où elle vint se poster au bruit de la voiture.

— Celui qui marche en tambour-major, répondit le caissier.

— Ah ! dit la notaresse en examinant Melchior qui se balançait en homme regardé.

Quoique trop sévère, l’appréciation de Dumay, homme simple s’il en fut jamais, a quelque justesse. Par la faute de la grande dame qui le flattait excessivement et le gâtait comme toutes les femmes plus âgées que leurs adorateurs les flatteront et les gâteront toujours, Canalis était alors au moral une espèce de Narcisse. Une femme d’un certain âge, qui veut s’attacher à jamais un homme, commence par en diviniser les défauts, afin de rendre impossible toute rivalité ; car une rivale n’est pas de prime abord dans le secret de cette superfine flatterie à laquelle un homme s’habitue assez facilement. Les fats sont le produit de ce travail féminin, quand ils ne sont pas fats de naissance. Canalis, pris jeune par la belle duchesse de Chaulieu, se justifia donc à lui-même ses affectations en se disant qu’elles plaisaient à cette femme dont le goût faisait loi. Quoique ces nuances soient d’une excessive délicatesse, il n’est pas impossible de les indiquer. Ainsi, Melchior possédait un talent de lecture fort admiré que de trop complaisants éloges avaient amené dans une voie d’exagération où ni le poëte ni l’acteur ne s’arrêtent, et qui fit dire de lui (toujours par de Marsay) qu’il ne déclamait pas, mais qu’il bramait ses vers, tant il allongeait les sons en s’écoutant lui-même. En argot de coulisse,