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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/262

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éclat de rire. Mais nous ne sommes pas en état de lutter contre une Charge de la couronne, contre le titre de duc et pair, ni contre les marais que le Conseil d’État vient d’attribuer, sur mon rapport, à la maison d’Hérouville.

— Sa Seigneurie, dit La Brière avec une malice pleine de sérieux, t’offre une fiche de consolation dans la personne de sa sœur.

En ce moment on annonça monsieur le comte de La Bastie : les deux jeunes gens se levèrent en l’entendant, et La Brière alla vivement au-devant de lui pour lui présenter Canalis.

— J’avais à vous rendre la visite que vous m’avez faite à Paris, dit Charles Mignon au jeune Référendaire, et je savais en venant ici que j’aurais le double plaisir de voir l’un de nos grands poëtes actuels.

— Grand ?… Monsieur, répondit le poëte en souriant, il ne peut plus y avoir rien de grand dans un siècle à qui le règne de Napoléon sert de préface. Nous sommes d’abord une peuplade de soi-disant grands poëtes !… Puis, les talents secondaires jouent si bien le génie, qu’ils ont rendu toute grande illustration impossible.

— Est-ce la raison qui vous jette dans la politique ? demanda le comte de La Bastie.

— Même chose dans cette sphère, dit le poëte. Il n’y aura plus de grands hommes d’État, il y aura seulement des hommes qui toucheront plus ou moins aux événements. Tenez, monsieur, sous le régime que nous a fait la Charte qui prend la cote des contributions pour une cotte d’armes, il n’y a de solide que ce que vous êtes allé chercher en Chine, la fortune !

Satisfait de lui-même et content de l’impression qu’il faisait sur le futur beau-père, Melchior se tourna vers Germain.

— Vous servirez le café dans le salon, dit-il en invitant le négociant à quitter la salle à manger.

— Je vous remercie, monsieur le comte, dit alors La Brière, de me sauver ainsi l’embarras où j’étais pour introduire chez vous mon ami. Avec beaucoup d’âme, vous avez encore de l’esprit…

— Bah ! l’esprit qu’ont tous les Provençaux, dit Charles Mignon.

— Ah ! vous êtes de la Provence ?… s’écria Canalis.

— Excusez mon ami, dit La Brière, il n’a pas, comme moi, étudié l’histoire des La Bastie.

À cette observation d’ami, Canalis jeta sur Ernest un regard profond.