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Elle s’essuya les yeux en faisant ce que dans la rhétorique des femmes on doit appeler une antithèse en action.

— Laissez-moi rire du rire des damnés avec les indifférents qui m’amusent, reprit-elle. Je vois des artistes, des écrivains, le monde que j’ai connu chez notre pauvre Camille Maupin, qui certes a peut être eu raison ! Enrichir celui qu’on aime, et disparaître en se disant : Je suis trop vieille pour lui, c’est finir en martyre. Et c’est ce qu’il y a de mieux quand on ne peut pas finir en vierge.

Elle se mit à rire, comme pour détruire l’impression triste qu’elle avait dû donner à son ancien adorateur.

— Mais, dit Calyste, où puis-je vous aller voir ?

— Je me suis cachée rue de Chartres, devant le parc de Monceaux, dans un petit hôtel conforme à ma fortune, et je m’y bourre la tête de littérature, mais pour moi seule, pour me distraire. Dieu me garde de la manie de ces dames !… Allez, sortez, laissez-moi, je ne veux pas occuper de moi le monde, et que ne dirait-on pas en nous voyant ? D’ailleurs, tenez, Calyste, si vous restiez encore un instant, je pleurerais tout à fait.

Calyste se retira, mais après avoir tendu la main à Béatrix, et avoir éprouvé pour la seconde fois la sensation profonde, étrange, d’une double pression pleine de chatouillements séducteurs.

— Mon Dieu ! Sabine n’a jamais su me remuer le cœur ainsi, fut une pensée qui l’assaillit dans le corridor.

Pendant le reste de la soirée, la marquise de Rochefide ne jeta pas trois regards directs à Calyste ; mais il y eut des regards de côté qui furent autant de déchirements d’âme pour un homme tout entier à son premier amour repoussé.

Quand le baron du Guénic se trouva chez lui, la splendeur de ses appartements le fit songer à l’espèce de médiocrité dont avait parlé Béatrix, et il prit sa fortune en haine de ce qu’elle ne prouvait appartenir à l’ange déchu. Quand il apprit que Sabine était depuis longtemps couchée, il fut fort heureux de se trouver riche d’une nuit pour vivre avec ses émotions. Il maudit alors la divination que l’amour donnait à Sabine. Lorsqu’un mari, par aventure, est adoré de sa femme, elle lit sur ce visage comme dans un livre, elle connaît les moindres tressaillements des muscles, elle sait d’où vient le calme, elle se demande compte de la plus légère tristesse, et recherche si c’est elle qui la cause ; elle étudie les yeux, pour elle les yeux se teignent de la pensée dominante, ils aiment ou ils n’aiment pas. Calyste