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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/255

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Le caractère de Modeste subit pendant cette semaine une transformation. Cette catastrophe, et c’en fut une grande chez une nature si poétique, éveilla la perspicacité, la malice, latentes chez cette jeune fille en qui ses prétendus allaient rencontrer un terrible adversaire. En effet, quand, chez une jeune personne, le cœur se refroidit, la tête devient saine ; elle observe alors tout avec une certaine rapidité de jugement, avec un ton de plaisanterie que Shakspeare a très admirablement peint dans son personnage de Béatrix de Beaucoup de bruit pour rien. Modeste fut saisie d’un profond dégoût pour les hommes dont les plus distingués trompaient ses espérances. En amour ce que la femme prend pour le dégoût, c’est tout simplement voir juste ; mais, en fait de sentiment, elle n’est jamais, surtout la jeune fille, dans le vrai. Si elle n’admire pas, elle méprise. Or, après avoir subi des douleurs d’âme inouïes, Modeste arriva nécessairement à revêtir cette armure sur laquelle elle avait dit avoir gravé le mot mépris ; et elle pouvait dès lors assister, en personne désintéressée, à ce qu’elle nommait le vaudeville des prétendus, quoiqu’elle y jouât le rôle de la jeune première. Elle se proposait surtout d’humilier constamment monsieur de La Brière.

— Modeste est sauvée, dit en souriant madame Mignon à son mari. Elle veut se venger du faux Canalis, en essayant d’aimer le vrai.

Tel fut en effet le plan de Modeste. C’était si vulgaire, que sa mère, à qui elle confia ses chagrins, lui conseilla de ne marquer à monsieur de La Brière que la plus accablante bonté.

— Voilà deux garçons, dit madame Latournelle le samedi soir, qui ne se doutent pas du nombre d’espions qu’ils auront à leurs trousses, car nous serons huit à les dévisager.

— Que dis-tu, deux, bonne amie ? s’écria le petit Latournelle, ils seront trois. Gobenheim n’est pas encore venu, je puis parler.

Modeste avait levé la tête, et tout le monde, imitant Modeste, regardait le petit notaire.

— Un troisième amoureux, et il l’est, se met sur les rangs…

— Ah ! bah !… dit Charles Mignon.

— Mais il ne s’agit de rien moins, reprit fastueusement le notaire, que de Sa Seigneurie monsieur le duc d’Hérouville, marquis de Saint-Sever, duc de Nivron, comte de Bayeux, vicomte d’Essigny, Grand-Écuyer de France et Pair, chevalier de l’Ordre de l’Éperon et de la Toison d’or, Grand d’Espagne, fils du dernier gouverneur de Normandie. Il a vu mademoiselle Modeste pendant son