Ouvrir le menu principal

Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/25

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


gnité de mari, la défense de Sabine, et une parole dure à jeter dans un cœur d’où s’exhalaient pour lui tant de souvenirs, un cœur qu’il croyait saignant encore. Cette hésitation, la marquise l’observait, elle n’avait dit ce mot que pour savoir jusqu’où s’étendait son empire sur Calyste ; en le voyant si faible, elle vint à son secours pour le tirer d’embarras.

— Eh bien, mon ami, vous me trouvez seule, dit-elle quand les deux courtisans furent partis, oui, seule au monde !…

— Vous n’avez donc pas pensé à moi ?… dit Calyste.

— Vous ! répondit elle, n’êtes-vous pas marié ?… Ce fut une de mes douleurs au milieu de celles que j’ai subies, depuis que nous ne nous sommes vus. Non-seulement, me suis-je dit, je perds l’amour, mais encore une amitié que je croyais être bretonne. On s’accoutume à tout. Maintenant je souffre moins, mais je suis brisée. Voici depuis longtemps le premier épanchement de mon cœur. Obligée d’être fière devant les indifférents, arrogante comme si je n’avais pas failli devant les gens qui me font la cour, ayant perdu ma chère Félicité, je n’avais pas une oreille où jeter ce mot : — Je souffre ! Aussi maintenant puis-je vous dire quelle a été mon angoisse en vous voyant à quatre pas de moi sans être reconnue par vous, et quelle est ma joie en vous voyant près de moi… Oui, dit-elle en répondant à un geste de Calyste, c’est presque de la fidélité ! Voilà les malheureux ! un rien, une visite est tout pour eux. Ah ! vous m’avez aimée, vous, comme je méritais de l’être par celui qui s’est plu à fouler aux pieds tous les trésors que j’y versais ! Et, pour mon malheur, je ne sais pas oublier, j’aime, et je veux être fidèle à ce passé qui ne reviendra jamais.

En disant cette tirade, improvisée déjà cent fois, elle jouait de la prunelle de manière à doubler par le geste l’effet des paroles qui semblaient arrachées du fond de son âme par la violence d’un torrent longtemps contenu. Calyste, au lieu de parler, laissa couler les larmes qui lui roulaient dans les yeux ; Béatrix lui prit la main, la lui serra, le fit pâlir.

— Merci, Calyste ! merci, mon pauvre enfant, voilà comment un véritable ami répond à la douleur d’un ami !… Nous nous entendons. Tenez, n’ajoutez pas un mot !… allez-vous-en, l’on nous regarde, et vous pourriez faire du chagrin à votre femme, si, par hasard, on lui disait que nous nous sommes vus, quoique bien innocemment, à la face de mille personnes… Adieu, je suis forte, voyez vous !…