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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/243

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serai demain au Havre, et vous y attends trois jours après mon arrivée. Adieu, monsieur…

Le pauvre La Brière retourna d’un pied très lent chez Canalis. En ce moment, seul avec lui-même, le poëte pouvait s’abandonner au torrent de pensées que fait jaillir ce second mouvement si vanté par le prince de Talleyrand. Le premier mouvement est la voix de la Nature, et le second est celle de la Société.

— Une fille riche de six millions ! et mes yeux n’ont pas vu briller cet or à travers les ténèbres ! Avec une fortune si considérable, je serais pair de France, comte, ambassadeur. J’ai répondu à des bourgeoises, à des sottes, à des intrigantes qui voulaient un autographe ! Et je me suis lassé de ces intrigues de bal masqué, précisément le jour où Dieu m’envoyait une âme d’élite, un ange aux ailes d’or… Bah ! je vais faire un poëme sublime, et ce hasard renaîtra ! Mais est-il heureux, ce petit niais de La Brière, qui s’est pavané dans mes rayons ?… Quel plagiat ! Je suis le modèle, il sera la statue ! Nous avons joué la fable de Bertrand et Raton ! Six millions et un ange, une Mignon de La Bastie ! un ange aristocratique aimant la poésie et le poëte… Et moi qui montre mes muscles d’homme fort, qui fais des exercices d’Alcide pour étonner par la force morale ce champion de la force physique, ce brave soldat plein de cœur, l’ami de cette jeune fille à laquelle il dira que je suis une âme de bronze ! Je joue au Napoléon quand je devais me dessiner en séraphin !… Enfin j’aurai peut-être un ami, je l’aurai payé cher ; mais l’amitié, c’est si beau ! Six millions, voilà le prix d’un ami : on ne peut pas en avoir beaucoup à ce prix-là…

La Brière entra dans le cabinet de son ami sur ce dernier point d’exclamation. Il était triste.

— Eh bien ! qu’as-tu ? lui dit Canalis.

— Le père exige que sa fille soit mise à même de choisir entre les deux Canalis…

— Pauvre garçon, s’écria le poëte en riant. Il est très spirituel, ce père-là…

— Je suis engagé d’honneur à t’amener au Havre, dit piteusement La Brière.

— Mon cher enfant, répondit Canalis, du moment où il s’agit de ton honneur, tu peux compter sur moi… Je vais aller demander un congé d’un mois…

— Ah ! Modeste est bien belle ! s’écria La Brière au désespoir,