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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/233

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la confidence fut achevée, quand elle aperçut presque un sourire sur les lèvres de la trop indulgente aveugle, elle se jeta sur elle tout en pleurs.

— Ô ma mère ! dit-elle au milieu de ses sanglots, vous dont le cœur, tout or et tout poésie, est comme un vase d’élection pétri par Dieu pour contenir l’amour pur, unique et céleste qui remplit toute la vie !… vous que je veux imiter en n’aimant au monde que mon mari ! vous devez comprendre combien sont amères les larmes que je répands en ce moment et qui mouillent vos mains… Ce papillon, aux ailes diaprées, cette double et belle âme élevée avec des soins maternels par votre fille, mon amour, mon saint amour, ce mystère animé, vivant, tombe en des mains vulgaires qui vont déchirer ses ailes et ses voiles sous le triste prétexte de m’éclairer, de savoir si le génie est correct comme un banquier, si mon Melchior est capable d’amasser des rentes, s’il a quelque passion à dénouer, s’il n’est pas coupable aux yeux des bourgeois de quelque épisode de jeunesse qui maintenant est à notre amour ce qu’est un nuage au soleil… Que vont-ils faire ? Tiens, voilà ma main, j’ai la fièvre ! Ils me feront mourir.

Modeste, prise d’un frisson mortel, fut obligée de se mettre au lit, et donna les plus vives inquiétudes à sa mère, à madame Latournelle et à madame Dumay, qui la gardèrent pendant le voyage du lieutenant à Paris, où la logique des événements transporta le drame pour un instant.

Les gens véritablement modestes, comme l’est Ernest de La Brière, mais surtout ceux qui, sachant leur valeur, ne sont ni aimés ni appréciés, comprendront les jouissances infinies dans lesquelles le Référendaire se complut en lisant la lettre de Modeste. Après l’avoir trouvé spirituel et grand par l’âme, sa jeune, sa naïve et rusée maîtresse le trouvait beau. Cette flatterie est la flatterie suprême. Et pourquoi ? La beauté, sans doute, est la signature du maître sur l’œuvre où il a empreint son âme, c’est la divinité qui se manifeste ; et la voir là où elle n’est pas, la créer par la puissance d’un regard enchanté, n’est-ce point le dernier mot de l’amour ? Aussi le pauvre Référendaire, s’écria-t-il dans un ravissement d’auteur applaudi : ─ Enfin, je suis aimé ! Quand une femme, courtisane ou jeune fille, a laissé échapper cette phrase : « Tu es beau ! » fut-ce un mensonge ; si un homme ouvre son crâne épais au subtil poison de ce mot, il est attaché par des