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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/226

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elle n’écrivait jamais que pendant la nuit, et voici la lettre que lui dicta l’amour, quand elle crut tout le monde endormi.



XXIV.
à monsieur de canalis.


« Ah ! mon ami bien-aimé ! quels atroces mensonges que vos portraits exposés aux vitres des marchands de gravures ? Et moi qui faisais mon bonheur de cette horrible lithographie ! Je suis honteuse d’aimer un homme si beau. Non, je ne saurais imaginer que les Parisiennes soient assez stupides pour ne pas avoir vu toutes que vous étiez leur rêve accompli. Vous délaissé ! vous sans amour !… Je ne crois plus un mot de ce que vous m’avez écrit sur votre vie obscure et travailleuse, sur votre dévouement à une idole, cherchée en vain jusqu’aujourd’hui. Vous avez été trop aimé, monsieur ; votre front, pâle et suave comme la fleur d’un magnolia, le dit assez, et je serai malheureuse. Que suis-je, moi, maintenant ?… Ah ! pourquoi m’avoir appelée à la vie ! En un moment j’ai senti que ma pesante enveloppe me quittait ! Mon âme a brisé le cristal qui la retenait captive, elle a circulé dans mes veines ! Enfin, le froid silence des choses a cessé tout à coup pour moi. Tout, dans la nature, m’a parlé. La vieille église m’a semblé lumineuse ; ses voûtes, brillant d’or et d’azur comme celles d’une cathédrale italienne, ont scintillé sur ma tête. Les sons mélodieux que les anges chantent aux martyrs et qui leur font oublier les souffrances ont accompagné l’orgue ! Les horribles pavés du Havre m’ont paru comme un chemin fleuri. J’ai reconnu dans la mer une vieille amie dont le langage plein de sympathies pour moi ne m’était pas assez connu. J’ai vu clairement que les roses de mon jardin et de ma serre m’adorent depuis longtemps et me disaient tout bas d’aimer ; elles ont souri toutes à mon retour de l’église, et j’ai enfin entendu votre nom de Melchior murmuré par les cloches des fleurs, je l’ai lu écrit sur les nuages ! Oui, me voilà vivante, grâce à toi ! poëte plus beau