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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/224

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— Non, non, reprit madame Mignon, c’est de la musique à toi, ma fille !

Modeste, se sentant devenir de plus en plus cramoisie, sortit en entraînant Butscha dans le petit jardin.

— Vous pouvez, lui dit-elle à voix basse, me rendre un grand service. Dumay fait le discret avec ma mère et avec moi sur la fortune que mon père rapporte, je voudrais savoir ce qui en est. Dumay, dans le temps, n’a-t-il pas envoyé cinq cent et quelques mille francs à papa ? Mon père n’est pas homme à s’absenter pendant quatre ans pour seulement doubler ses capitaux. Or, il revient sur un navire à lui, et la part qu’il a faite à Dumay s’élève à prés de six cent mille francs.

— Ce n’est pas la peine de questionner Dumay, dit Butscha. Monsieur votre père avait perdu, comme vous savez, quatre millions au moment de son départ, il les a sans doute regagnés ; mais il aura dû donner à Dumay dix pour cent de ses bénéfices, et, par la fortune que le digne Breton avoue avoir, nous supposons, mon patron et moi, que celle du colonel monte à six ou sept millions…

— Ô mon père ! dit Modeste en se croisant les bras sur la poitrine et levant les yeux au ciel, tu m’auras donné deux fois la vie !…

— Ah ! mademoiselle, dit Butscha, vous aimez un poëte ! Ce genre d’homme est plus ou moins Narcisse ! saura-t-il vous bien aimer ? Un ouvrier en phrases occupé d’ajuster des mots est bien ennuyeux. Un poëte, mademoiselle, n’est pas plus la poésie que la graine n’est la fleur.

— Butscha, je n’ai jamais vu d’homme si beau !

— La beauté, mademoiselle, est un voile qui sert souvent à cacher bien des imperfections…

— C’est le cœur le plus angélique du ciel…

— Fasse Dieu que vous ayez raison, dit le nain en joignant les mains, et soyez heureuse ! Cet homme aura comme vous, un serviteur dans Jean Butscha. Je ne serai plus notaire alors, je vais me jeter dans l’étude, dans les sciences…

— Et pourquoi ?

— Eh ! mademoiselle, pour élever vos enfants, si vous daignez me permettre d’être leur précepteur… Ah ! si vous vouliez agréer un conseil ? Tenez, laissez-moi faire : je saurai pénétrer la vie et les