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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/222

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tement alors à la mode. Il mit pour cette entrevue, où tout dépendait du premier regard, un pantalon noir et des bottes soigneusement cirées, un gilet couleur soufre qui laissait voir une chemise d’une finesse remarquable et boutonnée d’opales, une cravate noire, une petite redingote bleue ornée de la rosette et qui semblait collée sur le dos et à la taille par un procédé nouveau. Portant de jolis gants de chevreau, couleur bronze florentin, il tenait de la main gauche une petite canne et son chapeau par un geste assez Louis-Quatorzien, montrant ainsi, comme le lieu l’exigeait, sa chevelure massée avec art, et où la lumière produisait des luisants satinés. Campé dès le commencement de la messe sous le porche, il examina l’église en regardant tous les chrétiens, mais plus particulièrement les chrétiennes qui trempaient leurs doigts dans l’eau sainte.

Une voix intérieure cria : ─ Le voilà ! à Modeste quand elle arriva. Cette redingote et cette tournure essentiellement parisiennes, cette rosette, ces gants, cette canne, le parfum des cheveux, rien n’était du Havre. Aussi, quand La Brière se retourna pour examiner la grande et fière notaresse, le petit notaire et le paquet (expression consacrée entre femmes), sous la forme duquel Modeste s’était mise, la pauvre enfant, quoique bien préparée, reçut-elle un coup violent au cœur en voyant cette poétique figure, illuminée en plein par le jour de la porte. Elle ne pouvait pas se tromper : une petite rose blanche cachait presque la rosette. Ernest reconnaîtrait-il son inconnue affublée d’un vieux chapeau garni d’un voile mis en double ?… Modeste eut si peur de la seconde vue de l’amour, qu’elle se fit une démarche de vieille femme.

— Ma femme, dit le petit Latournelle en allant à sa place, ce monsieur n’est pas du Havre.

— Il vient tant d’étrangers, répondit la notaresse.

— Mais les étrangers, dit le notaire, viennent-ils jamais voir notre église qui n’est pas âgée de plus de deux siècles ?

Ernest resta pendant toute la messe à la porte, sans avoir vu parmi les femmes personne qui réalisât ses espérances. Modeste, elle, ne put maîtriser son tremblement que vers la fin du service. Elle éprouva des joies qu’elle seule pouvait dépeindre. Elle entendit enfin sur les dalles le bruit d’un pas d’homme comme il faut ; car la messe était dite, Ernest faisait le tour de l’église où il ne se trouvait plus que les dilettanti de la dévotion qui devinrent l’objet d’une savante et perspicace analyse. Ernest remarqua le tremblement excessif du