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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/218

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— Avez-vous une lettre aujourd’hui pour mademoiselle Modeste ? dit-il à cet humble fonctionnaire quand il le vit venir.

— Non, monsieur, non…

— Nous sommes, depuis quelque temps, une fameuse pratique pour le gouvernement, s’écria le clerc.

— Ah ! dame ! oui, répondit le facteur.

Modeste vit et entendit ce petit colloque de sa chambre, où elle se postait toujours à cette heure derrière sa persienne, pour guetter le facteur. Elle descendit, sortit dans le petit jardin où elle appela d’une voix altérée : ─ Monsieur Butscha ?…

— Me voilà, mademoiselle ! dit le bossu en arrivant à la petite porte que Modeste ouvrit elle-même.

— Pourriez-vous me dire si vous comptez parmi vos titres à l’affection d’une femme le honteux espionnage auquel vous vous livrez ? lui demanda la jeune fille en essayant de terrasser son esclave sous ses regards et par une attitude de reine.

— Oui, mademoiselle ! répondit-il fièrement. Ah ! je ne croyais pas, reprit-il à voix basse, que les vermisseaux pussent rendre service aux étoiles !… mais il en est ainsi. Souhaiteriez-vous que votre mère, que monsieur Dumay, que madame Latournelle, vous eussent devinée, et non un être, quasi proscrit de la vie, qui se donne à vous comme une de ces fleurs que vous coupez pour vous en servir un moment ? Ils savent tous que vous aimez ; mais, moi seul, je sais comment. Prenez-moi comme vous prendriez un chien vigilant, je vous obéirai, je vous garderai, je n’aboierai jamais, et je ne vous jugerai point. Je ne vous demande rien que de me laisser vous être bon à quelque chose. Votre père vous a mis un Dumay dans votre ménagerie, ayez un Butscha, vous m’en direz des nouvelles !… Un pauvre Butscha qui ne veut rien, pas même un os !

— Eh bien, je vais vous prendre à l’essai, dit Modeste qui voulut se défaire d’un gardien si spirituel. Allez sur-le-champ, d’hôtel en hôtel, à Graville, au Havre, savoir s’il est venu d’Angleterre un monsieur Arthur…

— Écoutez, mademoiselle, dit Butscha respectueusement en interrompant Modeste, j’irai tout bonnement me promener au bord de la mer, et cela suffira, car vous ne me voulez pas aujourd’hui à l’église. Voilà tout.

Modeste regarda le nain en laissant voir un étonnement stupide.