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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/216

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Modeste un regard qui glissa comme une lueur entre ses grosses paupières serrées ; car il aperçut, dans cet incident imprévu, la possibilité d’interroger le cœur de sa souveraine. Dumay crut pendant un moment que le clerc avait osé s’adresser à Modeste, et il échangea rapidement avec ses amis un coup d’œil bien compris par eux et qui fit contempler le petit bossu dans une espèce de terreur mêlée de curiosité.

— J’ai mes rêves aussi, moi !… reprit Butscha dont les yeux ne quittaient pas Modeste.

La jeune fille abaissa ses paupières par un mouvement qui fut déjà pour le clerc toute une révélation.

— Vous aimez les romans, laissez-moi, dans la joie où je suis, vous confier mon secret, et vous me direz si le dénoûment du roman, inventé par moi pour ma vie, est possible ; autrement, à quoi bon la fortune ? Pour moi, l’or est le bonheur plus que pour tout autre ; car, pour moi, le bonheur sera d’enrichir un être aimé ! Vous qui savez tant de choses, mademoiselle, dites-moi donc si l’on peut se faire aimer indépendamment de la forme, belle ou laide, et pour son âme seulement ?

Modeste leva les yeux sur Butscha. Ce fut une interrogation terrible, car alors Modeste partagea les soupçons de Dumay.

— Une fois riche, je chercherai quelque belle jeune fille pauvre, une abandonnée comme moi, qui aura bien souffert, qui sera malheureuse ; je lui écrirai, je la consolerai, je serai son bon génie ; elle lira dans mon cœur, dans mon âme, elle aura mes deux richesses à la fois, et mon or bien délicatement offert, et ma pensée parée de toutes les splendeurs que le hasard de la naissance a refusées à ma grotesque personne ! Je resterai caché comme une cause que les savants cherchent. Dieu n’est peut-être pas beau ?… Naturellement, cette enfant, devenue curieuse, voudra me voir ; mais je lui dirai que je suis un monstre de laideur, je me peindrai en laid…

Là, Modeste regarda Butscha fixement, elle lui eût dit : ─ Que savez-vous de mes amours ?… elle n’aurait pas été plus explicite.

— Si j’ai le bonheur d’être aimé pour les poésies de mon cœur !… Si, quelque jour, je ne parais être qu’un peu contrefait à cette femme, avouez que je serai plus heureux que le plus beau des hommes, qu’un homme de génie aimé par une créature aussi céleste que vous…