Ouvrir le menu principal

Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/205

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


— Victoire ! s’écria le lieutenant dès la porte. Madame, le colonel n’a jamais été malade, et il revient… il revient sur le Mignon, un beau bâtiment à lui, qui doit valoir avec sa cargaison dont il me parle, huit à neuf cent mille francs ; mais il vous recommande la plus profonde discrétion, il a le cœur creusé bien avant par l’accident de notre chère petite défunte.

— Il y a fait la place d’une tombe, dit madame Mignon.

— Et il attribue ce malheur, ce qui me semble probable, à la cupidité que les grandes fortunes excitent chez les jeunes gens… Mon pauvre colonel croit retrouver la brebis égarée au milieu de nous… Soyons heureux entre nous, ne disons rien à personne, pas même à Latournelle, si c’est possible. ─ Mademoiselle, dit-il à l’oreille de Modeste, écrivez à monsieur votre père une lettre sur la perte que la famille a faite et sur les suites affreuses que cet événement a eues, afin de le préparer au terrible spectacle qu’il aura ; je me charge de lui faire tenir cette lettre avant son arrivée au Havre, car il est forcé de passer par Paris ; écrivez-lui longuement, vous avez du temps à vous, j’emporterai la lettre lundi, lundi j’irai sans doute à Paris…

Modeste eut peur que Canalis et Dumay ne se rencontrassent, elle voulut monter pour écrire et remettre le rendez-vous.

— Mademoiselle, dites-moi, reprit Dumay de la manière la plus humble en barrant le passage à Modeste, que votre père retrouve sa fille sans autre sentiment au cœur que celui qu’elle avait à son départ pour lui, pour madame votre mère.

— Je me suis juré à moi-même, à ma sœur et à ma mère, d’être la consolation, le bonheur et la gloire de mon père, et ─ ce ─ sera ! répliqua Modeste en jetant un regard fier et dédaigneux à Dumay. Ne troublez pas la joie que j’ai de savoir bientôt mon père au milieu de nous par des soupçons injurieux. On ne peut pas empêcher le cœur d’une jeune fille de battre, vous ne voulez pas que je sois une momie ? dit-elle. Ma personne est à ma famille, mon cœur est à moi. Si j’aime, mon père et ma mère le sauront. Êtes-vous content, monsieur ?

— Merci, mademoiselle, répondit Dumay, vous m’avez rendu la vie ; mais vous auriez toujours bien pu me dire Dumay, même en me donnant un soufflet !

— Jure-moi, dit la mère, que tu n’as échangé ni parole ni regard avec aucun jeune homme…