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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/204

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pleuré comme deux enfants, ensemble. Donc je ne veux pas que l’on connaisse ma fortune. Aussi n’est-ce pas au Havre que je débarquerai, mais à Marseille. Mon second est un Provençal, un ancien serviteur de ma famille, à qui j’ai fait faire une petite fortune. Castagnould aura mes instructions pour racheter La Bastie, et je traiterai de l’indigo par l’entremise de la maison Mongenod. Je mettrai mes fonds à la Banque de France, et je reviendrai vous trouver, en ne me donnant qu’une fortune ostensible d’environ un million en marchandises. Mes filles seront censées avoir deux cents mille francs. Choisir celui de mes gendres qui sera digne de succéder à mon nom, à mes armes, à mes titres, et de vivre avec nous, sera ma grande affaire ; mais je les veux tous deux, comme toi et moi, éprouvés, fermes, loyaux, honnêtes gens absolument. Je n’ai pas douté de toi, mon vieux, un seul instant. J’ai pensé que ma bonne et excellente femme, la tienne et toi, vous avez tracé une haie infranchissable autour de ma fille, et que je pourrai mettre un baiser plein d’espérances sur le front pur de l’ange qui me reste. Bettina-Caroline si vous, avez su sauver sa faute, aura de la fortune. Après avoir fait la guerre et le commerce, nous allons faire de l’agriculture, et tu seras notre intendant. Cela te va-t-il ? Ainsi, mon vieil ami, te voilà le maître de ta conduite avec ma famille, de dire ou de taire mes succès. Je m’en fie à ta prudence ; tu diras ce que tu jugeras convenable. En quatre ans, il peut être survenu tant de changements dans les caractères. Je te laisse être le juge, tant je crains la tendresse de ma femme pour ses filles. Adieu, mon vieux Dumay. Dis à mes filles et à ma femme que je n’ai jamais manqué de les embrasser de cœur tous les jours, soir et matin. Le second mandat, également personnel, de quarante mille francs, est pour mes filles et ma femme, en attendant

» Ton patron et ami,
» Charles Mignon. »

— Ton père arrive, dit madame Mignon à sa fille.

— À quoi vois-tu cela, maman ? demanda Modeste.

— Il n’y a que cette nouvelle à nous apporter qui puisse faire courir Dumay.

Modeste, plongée dans ses réflexions, n’avait ni vu ni entendu Dumay.