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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/186

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pourquoi ne pas éprouver et choisir l’homme à qui je serai comme la vie est au corps ? L’homme est-il jamais gêné de la vie ? Qu’est-ce qu’une femme contrariant celui qu’elle aime ? C’est la maladie au lieu de la vie. Par la vie, j’entends cette heureuse santé qui fait de toute heure un plaisir.

» Revenons à votre lettre, qui me sera toujours précieuse. Oui, plaisanterie à part, elle contient ce que je souhaitais, une expression de sentiments prosaïques aussi nécessaires à la famille que l’air au poumon, et sans lesquels il n’est pas de bonheur possible. Agir en honnête homme, penser en poëte, aimer comme aiment les femmes, voilà ce que je souhaitais à mon ami, et ce qui maintenant n’est, sans doute, plus une chimère.

» Adieu, mon ami. Je suis pauvre pour le moment. C’est une des raisons qui me font chérir mon masque, mon incognito, mon imprenable forteresse. J’ai lu vos derniers vers dans la Revue, et avec quelles délices, après m’être initiée aux austères et secrètes grandeurs de votre âme !

» Serez-vous bien malheureux de savoir qu’une jeune fille prie Dieu fervemment pour vous, qu’elle fait de vous son unique pensée, et que vous n’avez pas d’autres rivaux qu’un père et une mère ? Y a-t-il des raisons de repousser des pages pleines de vous, écrites pour vous, qui ne seront lues que par vous ? Rendez-moi la pareille. Je suis si peu femme encore que vos confidences, pourvu qu’elles soient entières et vraies, suffiront au bonheur de

» Votre O. d’Este-M. »



— Mon Dieu ! suis-je donc amoureux déjà, s’écria le jeune Référendaire qui s’aperçut d’être resté cette lettre à la main pendant une heure après l’avoir lue. Quel parti prendre ? elle croit écrire à notre grand Poëte ! dois-je continuer cette tromperie ? est-ce une femme de quarante ans ou une jeune fille de vingt ans ?

Ernest demeura fasciné par le gouffre de l’inconnu. L’inconnu, c’est l’infini obscur, et rien n’est plus attachant. Il s’élève de cette sombre étendue des feux qui la sillonnent par moments et qui colorent des fantaisies à la Martynn. Dans une vie occupée comme celle de Canalis, une aventure de ce genre est emportée comme un