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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/160

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les quais, triste, rêveur, succombant au travail et remontant à sa mansarde, chargé de poésie ?… Néanmoins, Modeste devina la raillerie du libraire envieux qui disait : ─ J’ai fait Canalis ! j’ai fait Nathan ! D’ailleurs, elle relut les poésies de Canalis, vers excessivement pipeurs, pleins d’hypocrisie, et qui veulent un mot d’analyse, ne fût-ce que pour expliquer son engouement.

Canalis se distingue de Lamartine, le chef de l’École Angélique, par un patelinage de garde-malade, par une douceur traîtresse, par une correction délicieuse. Si le chef aux cris sublimes est un aigle ; Canalis blanc et rose, est comme un flamant. En lui, les femmes voient l’ami qui leur manque, un confident discret, leur interprète, un être qui les comprend, qui peut les expliquer à elles-mêmes. Les grandes marges laissées par Dauriat dans la dernière édition étaient chargées d’aveux écrits au crayon par Modeste qui sympathisait avec cette âme rêveuse et tendre. Canalis ne possède pas le don de vie, il n’insuffle pas l’existence à ses créations ; mais il sait calmer les souffrances vagues, comme celles qui assaillaient Modeste. Il parle aux jeunes filles leur langage, il endort la douleur des blessures les plus saignantes, en apaisant les gémissements et jusqu’aux sanglots. Son talent ne consiste pas à faire de beaux discours aux malades, à leur donner le remède des émotions fortes, il se contente de leur dire d’une voix harmonieuse, à laquelle on croit :

— Je suis malheureux comme vous, je vous comprends bien ; venez à moi, pleurons ensemble sur le bord de ce ruisseau, sous les saules ?

Et l’on va ! Et l’on écoute sa poésie vide et sonore comme le chant par lequel les nourrices endorment les enfants. Canalis, comme Nodier en ceci, vous ensorcèle par une naïveté, naturelle chez le prosateur et cherchée chez Canalis, par sa finesse, par son sourire, par ses fleurs effeuillées, par une philosophie enfantine. Il singe assez bien le langage des premiers jours, pour vous ramener dans la prairie des illusions. On est impitoyable avec les aigles, on leur veut les qualités du diamant, une perfection incorruptible ; mais, avec Canalis, on se contente du petit sou de l’orphelin, on lui passe tout. Il semble bon enfant, humain surtout. Ces grimaces de poëte angélique lui réussissent, comme réussiront toujours celles de la femme qui fait bien l’ingénue, la surprise, la jeune, la victime, l’ange blessé.

Modeste, en reprenant ses impressions, eut confiance en cette