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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/155

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Elle jeûna tout un carême, et resta sans commettre le moindre péché ; puis, elle se dit qu’en sortant de l’église, tel jour, elle rencontrerait un beau jeune homme digne d’elle, que sa mère pourrait agréer, et qui la suivrait amoureux fou. Le jour où elle avait assigné Dieu, à cette fin d’avoir à lui envoyer un ange, elle fut suivie obstinément par un pauvre assez dégoûtant ; il pleuvait à verse, et il ne se trouvait pas un seul jeune homme dehors. Elle alla se promener sur le port, y voir débarquer des Anglais, mais ils amenaient tous des Anglaises, presque aussi belles que Modeste qui n’aperçut pas le moindre Childe-Harold égaré. Dans ce temps-là, les pleurs la gagnaient quand elle s’asseyait en Marius sur les ruines de ses fantaisies. Un jour où elle avait cité Dieu pour la troisième fois, elle crut que l’élu de ses rêves était venu dans l’église, elle contraignit madame Latournelle à regarder à chaque pilier, imaginant qu’il se cachait par délicatesse. De ce coup, elle destitua Dieu de toute puissance. Elle faisait souvent des conversations avec cet amant imaginaire, en inventant les demandes et les réponses, et elle lui donnait beaucoup d’esprit.

L’excessive ambition de son cœur, cachée dans ces romans, fut donc la cause de cette sagesse tant admirée par les bonnes gens qui gardaient Modeste ; ils auraient pu lui amener beaucoup de Francisque Althor et de Vilquin fils, elle ne se serait pas baissée jusqu’à ces manants. Elle voulait purement et simplement un homme de génie, le talent lui semblait peu de chose, de même qu’un avocat n’est rien pour la fille qui se rabat à un ambassadeur. Aussi ne désirait-elle la richesse que pour la jeter aux pieds de son idole. Le fonds d’or sur lequel se détachèrent les figures de ses rêves était moins riche encore que son cœur plein des délicatesses de la femme, car sa pensée dominante fut de rendre heureux et riche, un Tasse, un Milton, un Jean-Jacques Rousseau, un Murat, un Christophe Colomb. Les malheurs vulgaires émouvaient peu cette âme qui voulait éteindre les bûchers de ces martyrs souvent ignorés de leur vivant. Modeste avait soif des souffrances innommées, des grandes douleurs de la pensée. Tantôt elle composait les baumes, elle inventait les recherches, les musiques, les mille moyens par lesquels elle aurait calmé la féroce misanthropie de Jean-Jacques. Tantôt, elle se supposait la femme de lord Byron, et devinait presque son dédain du réel en se faisant fantasque autant que la poésie de Manfred, et ses doutes en en faisant un catholique. Modeste re-