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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/150

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défendit les approches du Chalet, aussi bien que la prudence des Dumay, que la vigilance du ménage Latournelle. On ne parlait de mademoiselle Mignon que pour l’insulter par des : ─ Pauvre fille, que deviendra-t-elle ? elle coiffera sainte Catherine.

— Quel sort ! avoir vu tout le monde à ses pieds, avoir eu la chance d’épouser le fils Althor et se trouver sans personne qui veuille d’elle.

— Avoir connu la vie la plus luxueuse, ma chère, et tomber dans la misère !

Et qu’on ne croie pas que ces insultes fussent secrètes et seulement devinées par Modeste ; elle les écouta, plus d’une fois, dites par des jeunes gens, par des jeunes personnes du Havre, en promenade à Ingouville, et qui, sachant madame et mademoiselle Mignon logées au Chalet, parlaient d’elles en passant devant cette jolie habitation. Quelques amis des Vilquin s’étonnaient souvent que ces deux femmes eussent voulu vivre au milieu des créations de leur ancienne splendeur.

Modeste entendit souvent derrière ses persiennes fermées des insolences de ce genre.

— Je ne sais pas comment elles peuvent demeurer là ! se disait-on en tournant autour du boulingrin, et peut-être pour aider les Vilquin à chasser leurs locataires.

— De quoi vivent-elles ? Que peuvent-elles faire là ?…

— La vieille est devenue aveugle !

— Mademoiselle Mignon est-elle restée jolie ? Ah ! elle n’a plus de chevaux ! Était-elle fringante ?…

En entendant ces farouches sottises de l’Envie, qui s’élance, baveuse et hargneuse, jusque sur le passé, bien des jeunes filles eussent senti leur sang les rougir jusqu’au front ; d’autres eussent pleuré, quelques-unes auraient éprouvé des mouvements de rage ; mais Modeste souriait comme on sourit au théâtre en entendant des acteurs. Sa fierté ne descendait pas jusqu’à la hauteur où ces paroles, parties d’en bas, arrivaient.

L’autre événement fut plus grave encore que cette lâcheté mercantile. Bettina-Caroline était morte entre les bras de Modeste, qui garda sa sœur avec le dévouement de l’adolescence, avec la curiosité d’une imagination vierge. Les deux sœurs, par le silence des nuits, échangèrent bien des confidences. De quel intérêt dramatique Bettina n’était-elle pas revêtue aux yeux de son innocente sœur ?