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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/140

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fille aînée, Charles Mignon fit partir aussitôt madame Dumay pour Paris. La famille allégua la nécessité d’un voyage subitement ordonné par le médecin de la maison qui trempa dans cette excuse nécessaire ; mais sans pouvoir empêcher le Havre de causer sur cette absence.

— Comment, une jeune personne si forte, d’un teint espagnol, à chevelure de jais !… Elle ? poitrinaire !…

— Mais, oui, l’on dit qu’elle a commis une imprudence.

— Ah ! ah ! s’écriait un Vilquin.

— Elle est revenue en nage d’une partie de cheval, et a bu à la glace ; du moins, voilà ce que dit le docteur Troussenard.

Quand madame Dumay revint, les malheurs de la maison Mignon étaient consommés, personne ne fit plus attention à l’absence de Caroline ni au retour de la femme du caissier.

Au commencement de l’année 1827, les journaux retentirent du procès de Georges d’Estourny, condamné pour de constantes fraudes au jeu par la Police correctionnelle. Ce jeune corsaire s’exila sans s’occuper de mademoiselle Mignon à qui la liquidation faite au Havre ôtait toute sa valeur. En peu de temps, Caroline apprit et son infâme abandon, et la ruine de la maison paternelle. Revenue dans un état de maladie affreux et mortel, elle s’éteignit, en peu de jours, au Chalet. Sa mort protégea du moins sa réputation. On crut assez généralement à la maladie alléguée par monsieur Mignon lors de la fuite de sa fille, et à l’ordonnance médicale qui dirigeait, disait-on, mademoiselle Caroline sur Nice.

Jusqu’au dernier moment, la mère espéra conserver sa fille ! Bettina fut sa préférence, comme Modeste était celle de Charles. Il y avait quelque chose de touchant dans ces deux élections. Bettina fut tout le portrait de Charles, comme Modeste est celui de sa mère. Chacun des deux époux continuait son amour dans son enfant. Caroline, fille de la Provence, tint de son père et cette belle chevelure noire, comme l’aile d’un corbeau, qu’on admire chez les femmes du midi, et l’œil brun, fendu en amande, brillant comme une étoile, et le teint olivâtre, et la peau dorée d’un fruit velouté, le pied cambré, cette taille espagnole qui fait craquer les basquines. Aussi le père et la mère étaient-ils fiers de la charmante opposition que présentaient les deux sœurs.

— Un Diable et un ange ! disait-on sans malice, quoique ce fût une prophétie.