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sinople. Il prendra l’un des aigles d’argent pour un de ses supports, et lui mettra dans le bec cette jolie devise de femme : Souviègne-vous ! Nous sommes donc allés hier au couvent des dames de la Visitation où nous a menés l’abbé Grimont, un ami de la famille du Guénic, qui nous a dit que votre chère Félicité, maman, était une sainte ; elle ne peut pas être autre chose pour lui, puisque cette illustre conversion l’a fait nommer vicaire-général du diocèse.

» Mademoiselle des Touches n’a pas voulu recevoir Calyste, et n’a vu que moi. Je l’ai trouvée un peu changée, pâlie et maigrie ; elle m’a paru bien heureuse de ma visite. — « Dis à Calyste, s’est-elle écriée tout bas, que c’est une affaire de conscience et d’obéissance si je ne le veux pas voir, car on me l’a permis ; mais je préfère ne pas acheter ce bonheur de quelques minutes par des mois de souffrance. Ah ! si tu savais combien j’ai de peine à répondre quand on me demande : — À quoi pensez-vous ? La maîtresse des novices ne peut pas comprendre l’étendue et le nombre des idées qui me passent par la tête comme des tourbillons. Par instants je revois l’Italie ou Paris avec tous leurs spectacles, tout en pensant à Calyste qui, dit-elle avec cette façon poétique si admirable et que vous connaissez, est le soleil de ces souvenirs… J’étais trop vieille pour être acceptée aux Carmélites, et je me suis donnée à l’ordre de saint François de Sales uniquement parce qu’il a dit : « - Je vous déchausserai la tête au lieu de vous déchausser les pieds ! » en se refusant à ces austérités qui brisent le corps. C’est en effet la tête qui pèche. Le saint évêque a donc bien fait de rendre sa règle austère pour l’intelligence et terrible contre la volonté !… Voilà ce que je désirais, car ma tête est la vraie coupable, elle m’a trompée sur mon cœur jusqu’à cet âge fatal de quarante ans où si l’on est pendant quelques moments quarante fois plus heureuse que les jeunes femmes, on est plus tard cinquante fois plus malheureuse qu’elles… Eh bien, mon enfant, es-tu contente ? m’a-t-elle demandé en cessant avec un visible plaisir de parler d’elle. — Vous me voyez dans l’enchantement de l’amour et du bonheur ! lui ai je répondu. — Calyste est aussi bon et naïf qu’il est noble et beau, m’a-t-elle dit gravement. Je t’ai instituée mon héritière ; tu possèdes, outre ma fortune, le double idéal que j’ai rêvé… Je m’applaudis de ce que j’ai fait, a-t-elle repris après une pause. Maintenant, mon enfant, ne t’abuse pas. Vous avez facilement saisi le bonheur, vous