Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/13

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dans les fermes, des dîners sur de vieilles tables et sur du linge centenaire pliant sous des platées homériques servies dans de la vaisselle antédiluvienne, après avoir bu des vins exquis dans des gobelets comme en manient les faiseurs de tours, et des coups de fusil au dessert ! et des Vive les du Guénic, à étourdir ! et des bals dont tout l’orchestre est un biniou dans lequel un homme souffle pendant des dix heures de suite ! et des bouquets ! et des jeunes mariées qui se sont fait bénir par nous ! et de bonnes lassitudes dont le remède se trouve au lit en des sommeils que je ne connaissais pas, et des réveils délicieux où l’amour est radieux comme le soleil qui rayonne sur vous et scintille avec mille mouches qui bourdonnent en bas-breton !… enfin, après un grotesque séjour au château du Guénic où les fenêtres sont des portes cochères, et où les vaches pourraient paître dans les prairies de la salle, mais que nous avons juré d’arranger, de réparer, pour y venir tous les ans aux acclamations des gars du clan de Guénic dont l’un portait notre bannière, je suis à Nantes !…

» Ah ! quelle journée que celle de notre arrivée au Guénic ! Le recteur est venu, ma mère, avec son clergé, tous couronnés de fleurs, nous recevoir, nous bénir en exprimant une joie… j’en ai les larmes aux yeux en t’écrivant. Et ce fier Calyste, qui jouait son rôle de seigneur comme un personnage de Walter Scott. Monsieur recevait les hommages comme s’il se trouvait en plein treizième siècle. J’ai entendu les filles, les femmes se disant : — Quel joli seigneur nous avons ! comme dans un chœur d’opéra-comique. Les Anciens discutaient entre eux la ressemblance de Calyste avec les du Guénic qu’ils avaient connus. Ah ! la noble et sublime Bretagne, quel pays de croyance et de religion ! Mais le progrès la guette, on y fait des ponts, des routes ; les idées viendront, et adieu le sublime. Les paysans ne seront certes jamais ni si libres ni si fiers que je les ai vus, quand on leur aura prouvé qu’ils sont les égaux de Calyste, si toutefois ils veulent le croire.

» Après le poëme de cette restauration pacifique et les contrats signés, nous avons quitté ce ravissant pays toujours fleuri, gai, sombre et désert tour à tour, et nous sommes venus agenouiller ici notre bonheur devant celle à qui nous le devons. Calyste et moi nous éprouvions le besoin de remercier la postulante de la Visitation. En mémoire d’elle, il écartèlera son écu de celui des des Touches qui est : parti coupé, tranché, taillé d’or et de