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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/126

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somptueuse chaumière où des rois déchus auraient pu conserver la majesté des choses autour d’eux, espèce de décorum qui manque souvent aux gens tombés.

Peut-être ne regrettera-t-on pas d’avoir connu par avance et l’habitation et la compagnie habituelle de Modeste ; car, à son âge, les êtres et les choses ont sur l’avenir autant d’influence que le caractère, si toutefois le caractère n’en reçoit pas quelques empreintes ineffaçables. À la manière dont les Latournelle entrèrent au Chalet, un étranger aurait bien deviné qu’ils y venaient tous les soirs.

— Déjà, mon maître ?… dit le notaire en apercevant dans le salon un jeune banquier du Havre, Gobenheim, parent de Gobenheim-Keller, chef de la grande maison de Paris.

Ce jeune homme à visage livide, un de ces blonds aux yeux noirs dont le regard immobile a je ne sais quoi de fascinant, aussi sobre dans sa parole que dans le vivre, vêtu de noir, maigre comme un phtisique, mais vigoureusement charpenté, cultivait la famille de son ancien patron et la maison de son caissier, beaucoup moins par affection que par calcul. On y jouait le whist à deux sous la fiche. Une mise soignée n’était pas de rigueur. Il n’acceptait que des verres d’eau sucrée, et n’avait aucune politesse à rendre en échange. Cette apparence de dévouement aux Mignon laissait croire que Gobenheim avait du cœur, et le dispensait d’aller dans le grand monde du Havre, d’y faire des dépenses inutiles, de déranger l’économie de sa vie domestique. Ce catéchumène du Veau d’or se couchait tous les soirs à dix heures et demie, et se levait à cinq heures du matin. Enfin, sûr de la discrétion de Latournelle et de Butscha, Gobenheim pouvait analyser devant eux les affaires épineuses, les soumettre aux consultations gratuites du notaire, et réduire les cancans de la place à leur juste valeur. Cet apprenti gobe-or (mot de Butscha) appartenait à cette nature de substances que la chimie appelle absorbantes. Depuis la catastrophe arrivée à la maison Mignon, où les Keller le mirent en pension pour apprendre le haut commerce maritime, personne au Chalet ne l’avait prié de faire quoi que ce soit, pas même une simple commission ; sa réponse était connue. Ce garçon regardait Modeste comme il aurait examiné une lithographie à deux sous.

— C’est l’un des pistons de l’immense machine appelée Commerce, disait de lui le pauvre Butscha dont l’esprit se trahissait par de petits mots timidement lancés.