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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/110

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j’avais encore mon homme, qui courut à sa recherche. Et voilà le drôle de l’histoire ! il rapporta les habits de l’Espagnol qu’il découvrit sous une grosse pierre, dans une espèce de pilotis sur le bord de la rivière, du côté du château, à peu près en face de la Grande Bretèche. Mon mari était allé là si matin que personne ne l’avait vu. Il brûla les habits après avoir lu la lettre, et nous avons déclaré, suivant le désir du comte Férédia, qu’il s’était évadé. Le Sous-Préfet mit toute la gendarmerie à ses trousses ; mais, brust ! on ne l’a point rattrapé. Lepas a cru que l’Espagnol s’était noyé. Moi, monsieur, je ne le pense point, je crois plutôt qu’il est pour quelque chose dans l’affaire de madame de Merret, vu que Rosalie m’a dit que le crucifix auquel sa maîtresse tenait tant qu’elle s’est fait ensevelir avec, était d’ébène et d’argent ; or, dans les premiers temps de son séjour, monsieur Férédia en avait un d’ébène et d’argent que je ne lui ai plus revu. Maintenant, monsieur, n’est-il pas vrai que je ne dois point avoir de remords des quinze mille francs de l’Espagnol, et qu’ils sont bien à moi ? — Certainement. Mais vous n’avez pas essayé de questionner Rosalie ? lui dis-je. — Oh ! si fait, monsieur. Que voulez-vous ! Cette fille-là, c’est un mur. Elle sait quelque chose ; mais il est impossible de la faire jaser. Après avoir encore causé pendant un moment avec moi, mon hôtesse me laissa en proie à des pensées vagues et ténébreuses, à une curiosité romanesque, à une terreur religieuse assez semblable au sentiment profond qui nous saisit quand nous entrons à la nuit dans une église sombre où nous apercevons une faible lumière lointaine sous des arceaux élevés ; une figure indécise glisse, un frottement de robe ou de soutane se fait entendre… nous avons frissonné. La Grande Bretèche et ses hautes herbes, ses fenêtres condamnées, ses ferrements rouillés, ses portes closes, ses appartements déserts, se montra tout à coup fantastiquement devant moi. J’essayai de pénétrer dans cette mystérieuse demeure en y cherchant le nœud de cette solennelle histoire, le drame qui avait tué trois personnes. Rosalie fut à mes yeux l’être le plus intéressant de Vendôme. Je découvris, en l’examinant, les traces d’une pensée intime, malgré la santé brillante qui éclatait sur son visage potelé. Il y avait chez elle un principe de remords ou d’espérance ; son attitude annonçait un secret, comme celle des dévotes qui prient avec excès ou celle de la fille infanticide qui entend toujours le dernier cri de son enfant. Sa pose était cependant naïve et grossière, son niais sourire n’avait