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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/105

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et mieux que cela, funèbre, ajouta-t-il en levant le bras par un geste théâtral et faisant une pause. À force de regarder, en venant près du lit, je finis par voir madame de Merret, encore grâce à la lueur de la lampe dont la clarté donnait sur les oreillers. Sa figure était jaune comme de la cire, et ressemblait à deux mains jointes. Madame la comtesse avait un bonnet de dentelles qui laissait voir de beaux cheveux, mais blancs comme du fil. Elle était sur son séant, et paraissait s’y tenir avec beaucoup de difficulté. Ses grands yeux noirs, abattus par la fièvre, sans doute, et déjà presque morts, remuaient à peine sous les os où sont les sourcils. — Ça, dit-il en me montrant l’arcade de ses yeux. Son front était humide. Ses mains décharnées ressemblaient à des os recouverts d’une peau tendre ; ses veines, ses muscles se voyaient parfaitement bien ; elle avait dû être très-belle ; mais, en ce moment ! je fus saisi de je ne sais quel sentiment à son aspect. Jamais, au dire de ceux qui l’ont ensevelie, une créature vivante n’avait atteint à sa maigreur sans mourir. Enfin, c’était épouvantable à voir ! Le mal avait si bien rongé cette femme qu’elle n’était plus qu’un fantôme. Ses lèvres d’un violet pâle me parurent immobiles quand elle me parla. Quoique ma profession m’ait familiarisé avec ces spectacles en me conduisant parfois au chevet des mourants pour constater leurs dernières volontés, j’avoue que les familles en larmes et les agonies que j’ai vues n’étaient rien auprès de cette femme solitaire et silencieuse dans ce vaste château. Je n’entendais pas le moindre bruit, je ne voyais pas ce mouvement que la respiration de la malade aurait dû imprimer aux draps qui la couvraient, et je restai tout à fait immobile, occupé à la regarder avec une sorte de stupeur. Il me semble que j’y suis encore. Enfin ses grands yeux se remuèrent, elle essaya de lever sa main droite qui retomba sur le lit, et ces mots sortirent de sa bouche comme un souffle, car sa voix n’était déjà plus une voix. — « Je vous attendais avec bien de l’impatience. » Ses joues se colorèrent vivement. Parler, monsieur, c’était un effort pour elle. — « Madame, » lui dis-je. Elle me fit signe de me taire. En ce moment, la vieille femme de charge se leva et me dit à l’oreille : « Ne parlez pas, madame la comtesse est hors d’état d’entendre le moindre bruit ; et ce que vous lui diriez pourrait l’agiter. » Je m’assis. Quelques instants après, madame de Merret rassembla tout ce qui lui restait de forces pour mouvoir son bras droit, le mit, non sans des peines infinies, sous son traversin ; elle