Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, III.djvu/457

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


— Je n’aurais pas dit non à la mort ; mais les souffrances ! dit-elle à mademoiselle des Touches d’une voix faible.

La faiblesse et le brisement que ressentait Béatrix forcèrent Camille à la faire porter à la ferme où Gasselin avait emprunté l’échelle. Calyste, Gasselin et Camille se dépouillèrent des vêtements qu’ils pouvaient quitter, firent un matelas sur l’échelle, y placèrent Béatrix et la portèrent comme sur une civière. Les fermiers offrirent leur lit. Gasselin courut à l’endroit où attendaient les chevaux, en prit un, et alla chercher le chirurgien du Croisic, après avoir recommandé aux bateliers de venir à l’anse la plus voisine de la ferme. Calyste, assis sur une escabelle, répondait par des mouvements de tête et par de rares monosyllabes à Camille, dont l’inquiétude était excitée et par l’état de Béatrix et par celui de Calyste. Après une saignée, la malade se trouva mieux ; elle put parler, consentit à s’embarquer, et vers cinq heures du soir elle fut transportée de la jetée de Guérande aux Touches, où le médecin de la ville l’attendait. Le bruit de cet événement s’était répandu dans ce pays solitaire et presque sans habitants visibles avec une inexplicable rapidité.

Calyste passa la nuit aux Touches, au pied du lit de Béatrix, et en compagnie de Camille. Le médecin avait promis que le lendemain la marquise n’aurait plus qu’une courbature. À travers le désespoir de Calyste éclatait une joie profonde : il était au pied du lit de Béatrix, il la regardait sommeillant ou s’éveillant ; il pouvait étudier son visage pâle et ses moindres mouvements. Camille souriait avec amertume en reconnaissant chez Calyste les symptômes d’une de ces passions qui teignent à jamais l’âme et les facultés d’un homme en se mêlant à sa vie, dans une époque où nulle pensée, nul soin ne contrarient ce cruel travail intérieur. Jamais Calyste ne devait voir la femme vraie qui était en Béatrix. Avec quelle naïveté le jeune Breton ne laissait-il pas lire ses plus secrètes pensées !… il s’imaginait que cette femme était sienne en se trouvant ainsi dans sa chambre, et en l’admirant dans le désordre du lit. Il épiait avec une attention extatique les plus légers mouvements de Béatrix ; sa contenance annonçait une si jolie curiosité, son bonheur se révélait si naïvement, qu’il y eut un moment où les deux femmes se regardèrent en souriant. Quand Calyste vit les beaux yeux vert de mer de la malade exprimant un mélange de confusion, d’amour et de raillerie, il rougit et détourna la tête.

— Ne vous ai-je pas dit, Calyste, que vous autres hommes vous