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BÉATRIX À CALYSTE.

« Vous êtes un noble enfant, mais vous êtes un enfant. Vous vous devez à Camille, qui vous adore. Vous ne trouveriez en moi ni les perfections qui la distinguent ni le bonheur qu’elle vous prodigue. Quoi que vous puissiez penser, elle est jeune et je suis vieille, elle a le cœur plein de trésors et le mien est vide, elle a pour vous un dévouement que vous n’appréciez pas assez, elle est sans égoïsme, elle ne vit qu’en vous ; et moi je serais remplie de doutes, je vous entraînerais dans une vie ennuyée, sans noblesse, dans une vie gâtée par ma faute. Camille est libre, elle va et vient comme elle veut ; moi je suis esclave. Enfin vous oubliez que j’aime et que je suis aimée. La situation où je suis devrait me défendre de tout hommage. M’aimer ou me dire qu’on m’aime est, chez un homme, une insulte. Une nouvelle faute ne me mettrait-elle pas au niveau des plus mauvaises créatures de mon sexe ? Vous qui êtes jeune et plein de délicatesses, comment m’obligez-vous à vous dire ces choses, qui ne sortent du cœur qu’en le déchirant ? J’ai préféré l’éclat d’un malheur irréparable à la honte d’une constante tromperie, ma propre perte à celle de la probité ; mais aux yeux de beaucoup de personnes à l’estime desquelles je tiens, je suis encore grande : en changeant, je tomberais de quelques degrés de plus. Le monde est encore indulgent pour celles dont la constance couvre de son manteau l’irrégularité du bonheur ; mais il est impitoyable pour les habitudes vicieuses. Je n’ai ni dédain ni colère, je vous réponds avec franchise et simplicité. Vous êtes jeune, vous ignorez le monde, vous êtes emporté par la fantaisie, et vous êtes incapable, comme tous les gens dont la vie est pure, de faire les réflexions que suggère le malheur. J’irai plus loin. Je serais la femme du monde la plus humiliée, je cacherais d’épouvantables misères, je serais trahie, enfin je serais abandonnée, et, Dieu merci, rien de tout cela n’est possible ; mais, par une vengeance du ciel, il en serait ainsi, personne au monde ne me verrait plus. Oui, je me sentirais alors le courage de tuer un homme qui me parlerait d’amour, si, dans la situation où je serais, un homme pouvait encore arriver à moi. Vous avez là le fond de ma pensée. Aussi peut-être ai-je à vous remercier de m’avoir écrit. Après votre lettre, et surtout après ma réponse, je puis être à mon