Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, III.djvu/419

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


— Et qu’as-tu décidé ? demanda Béatrix avec une vivacité qui fit tressaillir Camille.

Là les deux amies se regardèrent avec l’attention de deux inquisiteurs d’État vénitiens, par un coup d’œil rapide où leurs âmes se heurtèrent et firent feu comme deux cailloux. La marquise baissa les yeux.

— Après l’homme, il n’y a plus que Dieu, répondit gravement la femme célèbre. Dieu, c’est l’inconnu. Je m’y jetterai comme dans un abîme. Calyste vient de me jurer qu’il ne t’admirait que comme on admire un tableau ; mais tu es à vingt-huit ans dans toute la magnificence de la beauté. La lutte vient donc de commencer entre lui et moi par un mensonge. Je sais heureusement comment m’y prendre pour triompher.

— Comment feras-tu ?

— Ceci est mon secret, ma chère. Laisse-moi les bénéfices de mon âge. Si Claude Vignon m’a brutalement jetée dans l’abîme, moi, qui m’étais élevée jusque dans un lieu que je croyais inaccessible, je cueillerai du moins toutes les fleurs pâles, étiolées, mais délicieuses qui croissent au fond des précipices.

La marquise fut pétrie comme une cire par mademoiselle des Touches, qui goûtait un sauvage plaisir à l’envelopper de ses ruses. Camille renvoya son amie piquée de curiosité, flottant entre la jalousie et sa générosité, mais certainement occupée du beau Calyste.

— Elle sera ravie de me tromper, se dit Camille en lui donnant le baiser du bonsoir.

Puis, quand elle fut seule, l’auteur fit place à la femme ; elle fondit en larmes, elle chargea de tabac lessivé dans l’opium la cheminée de son houka, et passa la plus grande partie de la nuit à fumer, engourdissant ainsi les douleurs de son amour, et voyant à travers les nuages de fumée la délicieuse tête de Calyste.

— Quel beau livre à écrire que celui dans lequel je raconterais mes douleurs ! se dit-elle, mais il est fait : Sapho vivait avant moi, Sapho était jeune. Belle et touchante héroïne, vraiment, qu’une femme de quarante ans ? Fume ton houka, ma pauvre Camille, tu n’as pas même la ressource de faire une poésie de ton malheur, il est au comble !

Elle ne se coucha qu’au jour, en entremêlant ainsi de larmes, d’accents de rage et de résolutions sublimes la longue méditation où parfois elle étudia les mystères de la religion catholique, ce à quoi,