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salis dans les roches, dans les barques où elle avait sauté, et de méchants souliers en peau, choisis exprès pour ne rien gâter de beau en voyage, selon les us et coutumes des gens de province. Quant à la vicomtesse de Kergarouët, elle était le type de la provinciale. Grande, sèche, flétrie, pleine de prétentions cachées qui ne se montraient qu’après avoir été blessées, parlant beaucoup et attrapant à force de parler quelques idées, comme on carambole au billard, et qui lui donnaient une réputation d’esprit, essayant d’humilier les Parisiens par la prétendue bonhomie de la sagesse départementale et par un faux bonheur incessamment mis en avant, s’abaissant pour se faire relever, et furieuse d’être laissée à genoux ; pêchant, selon une expression anglaise, les compliments à la ligne et n’en prenant pas toujours ; ayant une toilette à la fois exagérée et peu soignée, prenant le manque d’affabilité pour de l’impertinence, et croyant embarrasser beaucoup les gens en ne leur accordant aucune attention ; refusant ce qu’elle désirait pour se le faire offrir deux fois et avoir l’air d’être priée au delà des bornes ; occupée de ce dont on ne parle plus, et fort étonnée de ne pas être au courant de la mode ; enfin se tenant difficilement une heure sans faire arriver Nantes, et les tigres de Nantes, et les affaires de la haute société de Nantes, et se plaignant de Nantes, et critiquant Nantes, et prenant pour des personnalités les phrases arrachées par la complaisance à ceux qui, distraits, abondaient dans son sens. Ses manières, son langage, ses idées avaient plus ou moins déteint sur ses quatre filles. Connaître Camille Maupin et madame de Rochegude, il y avait pour elle un avenir et le fond de cent conversations !… aussi marchait-elle vers l’église comme si elle eût voulu l’emporter d’assaut, agitant son mouchoir, qu’elle déplia pour en montrer les coins lourds de broderies domestiques et garnis d’une dentelle invalide. Elle avait une démarche passablement cavalière, qui, pour une femme de quarante-sept ans, était sans conséquence.

— Monsieur le chevalier, dit-elle à Camille et à Béatrix en montrant Calyste qui venait piteusement avec Charlotte, nous a fait part de votre aimable proposition, mais nous craignons, ma sœur, ma fille et moi, de vous gêner.

— Ce ne sera pas moi, ma sœur, qui gênerai ces dames, dit la vieille fille avec aigreur, car je trouverai bien dans Saint-Nazaire un cheval pour revenir.

Camille et Béatrix échangèrent un regard oblique surpris par