Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, III.djvu/399

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


ser : peu d’entre elles connaissent la volupté des douleurs entretenues par le désir, c’est une des magnifiques passions réservées à l’homme ; mais elle est un peu homme ! dit-il en raillant. Votre passion pour Béatrix la fera souffrir et la rendra heureuse tout à la fois.

Des larmes vinrent aux yeux de mademoiselle des Touches, qui n’osait regarder ni le terrible Claude Vignon ni l’ingénu Calyste. Elle était effrayée d’avoir été comprise, elle ne croyait pas qu’il fût possible à un homme, quelle que fût sa portée, de deviner une délicatesse si cruelle, un héroïsme aussi élevé que l’était le sien. En la trouvant si humiliée de voir ses grandeurs dévoilées, Calyste partagea l’émotion de cette femme qu’il avait mise si haut, et qu’il contemplait abattue. Calyste se jeta, par un mouvement irrésistible, aux pieds de Camille, et lui baisa les mains en y cachant son visage couvert de pleurs.

— Claude, dit-elle, ne m’abandonnez pas, que deviendrais-je ?

— Qu’avez-vous à craindre ? répondit le critique. Calyste aime déjà la marquise comme un fou. Certes, vous ne sauriez trouver une barrière plus forte entre vous et lui que cet amour excité par vous-même. Cette passion me vaut bien. Hier, il y avait du danger pour vous et pour lui ; mais aujourd’hui tout vous sera bonheur maternel, dit-il en lui lançant un regard railleur. Vous serez fière de ses triomphes.

Mademoiselle des Touches regarda Calyste, qui, sur ce mot, avait relevé la tête par un mouvement brusque. Claude Vignon, pour toute vengeance, prenait plaisir à voir la confusion de Calyste et de Félicité.

— Vous l’avez poussé vers madame de Rochegude, reprit Claude Vignon, il est maintenant sous le charme. Vous avez creusé vous-même votre tombe. Si vous vous étiez confiée à moi, vous eussiez évité les malheurs qui vous attendent.

— Des malheurs ! s’écria Camille Maupin en prenant la tête de Calyste et l’élevant jusqu’à elle et la baisant dans les cheveux et y versant d’abondantes larmes. Non, Calyste, vous oublierez tout ce que vous venez d’entendre, vous ne me compterez pour rien !

Elle se leva, se dressa devant ces deux hommes et les terrassa par les éclairs que lancèrent ses yeux où brilla toute son âme.

— Pendant que Claude parlait, reprit-elle, j’ai conçu la beauté, la grandeur d’un amour sans espoir, n’est-ce pas le seul sentiment qui nous rapproche de Dieu ? Ne m’aime pas, Calyste, moi je t’aimerai comme aucune femme n’aimera !